Aristote
Article mis en ligne le 22 avril 2020

Les Réformateurs

La mythologie grecque terrifiante ne fait-elle que traduire l’horreur du Chaos à travers un polythéisme aux dieux agités par les plus sombres desseins ? Question légitime, après une relecture des grands textes où s’étalent des luttes sans merci. La Théogonie d’Hésiode ne cache aucune perversion, la « vérité » la plus crue est décrite. La mythologie grecque marque une coupure nette entre les dieux et les hommes. Elle sort de la fusion homme/nature, autrement-dit, elle instaure l’une des premières représentations mythologiques de la sédentarisation. De plus, l’existence de demi-dieux (Titans, Géants, Cyclopes, monstres, bref des hybrides) outre son originalité, est peut-être à mettre en parallèle avec les Prophètes présents dans le monothéisme méditerranéen.

De ce magma parcouru de tensions contradictoires, deux penseurs,
Platon et Aristote, tenteront le premier une synthèse, le second une transformation profonde. Tous les deux auront une influence centrale dans la constitution de la civilisation occidentale.

2 – Aristote (-385 – -323).

Élève de Platon, Aristote poursuit, critique et approfondit l’œuvre du Maître. Il développe la première philosophie complète, il aborde tous les domaines de la connaissance. Son influence sera déterminant dans la formation de la civilisation occidentale, paradoxalement ses erreurs dynamiseront les sciences naissantes (Galilée, Bacon…), de plus son introduction dans le monothéisme (toutes officines confondues) aura des répercussions dans la théologie et les grands courants de pensée occidentaux. Si le mot incontournable à un sens, il lui convient parfaitement. L’exposé de sa doctrine, certains n’hésiterons pas à parler de système, emplit, depuis plus de deux millénaires, les étagères des bibliothèques, donc la modestie s’impose. Sa critique des Idées platoniciennes est utile à notre recherche centrée sur la violence.

Aristote est une véritable machine de guerre à décomposer, décortiquer les théories de ses prédécesseurs. Pour lui Platon ne formalise mathématiquement pas assez les Idées qui restent floues. Il peut exister des choses sans Idée et une Idée sans nombre (sans formalisation mathématico-logique) n’a pas de véritable utilité, elle prête à confusion. Si l’on admet qu’une Idée exprime l’unité dans la multiplicité, qu’en est-il de la négation : qu’est-ce que l’Idée de non-chien ? Le non-homme renvoie à tout ce qui n’est pas homme, donc le chien est une table, ils relèvent tous les deux de l’Idée non-homme. Absurde : comment peut-il y avoir une Idée de non-être puisque l’Idée est l’unité dans la multiplicité. [Donc l’idée de non-violence serait absurde, CQFD !] Attention, Socrate a existé, sa mort ne signifie pas qu’il n’a pas existé, le non-Socrate fait rire. Si Socrate et Platon sont des hommes, Socrate n’est pas Platon et vice-versa. Pour Aristote, séparer l’idée et les choses, c’est faire de l’idée une sorte de chose puisqu’il y a une relation entre les deux termes. Aristote va développer une batterie de principes logiques pour palier les déficiences des Idées platoniciennes (syllogisme…). Pour lui, la science doit devenir une connaissance de l’universel. Les Idées (ou Formes) étant réputées éternelles, ne permettent pas de penser le changement. De plus, les Idées/Formes n’ont pas de réalités d’où l’impossibilité d’effectuer un travail scientifique quantifiable. Autrement dit la Forme n’a pas de substance. On ne ferre pas la Forme cheval, sauf dans les fables platoniciennes.

Aristote développe une philosophie pratique dans laquelle la morale et la politique nouent des liens étroits et complexes. Il oriente sa réflexion sur les vertus. Il prolonge Platon en rappelant que « la fin dernière de toutes les activités et de la conduite de la vie est le Souverain Bien, dont la connaissance dépend de la politique » (Cf. l’Éthique à Nicomaque, livre I). La recherche du Bonheur constitue l’axiome de la vie, caractéristique de l’eudémonisme grec : l’individu accède à la moralité en cherchant son propre bonheur. [Première version idéalisée de l’utilitarisme]. Aristote oppose à Platon une conception du Bien élargie à une grande diversité de biens. Le bien est hétérogène. Le Bien de Platon doté de sens multiples (unité dans la diversité) ne peut être connu. Le Bien en soi est inaccessible, inconnaissable pour les humains, donc parfaitement inutilisable. L’individu ou agent moral n’en a pas besoin dans son action. [On trouve ici les prémisses du nominalisme qui met l’accent sur le concret, le tangible utile]. Dans le domaine de l’éthique, l’influence d’Aristote restera, que l’on pense à la mode deleuzienne (et consorts) du désir ou à certaines conceptions freudiennes. D’autre part, la pratique de la vertu ne s’impose pas de soi, elle relève d’une délibération personnelle (éthique) ou collective (politique). La vertu est une manifestation humaine à travers des actes, donc pas de vertu chez les dieux : « Les dieux ne sont pas justes, car on rirait de les voir entre eux faire des contrats et rendre des dépôts » (Eth. à Nicomaque, X, 8,1178 a 28- b12).

Autre point utile pour notre réflexion, la vertu est un moyen, en même temps qu’une moyenne (médiété, mesotès dans le texte). Elle vise à éviter les excès et le défaut de délibération. La vertu est un chemin étroit et difficile, une œuvre d’art. La vertu est un choix délibéré issu d’une réflexion pour trouver « le meilleur moyen d’atteindre une fin » ce qui suppose une capacité d’analyse des circonstances et des moyens. On trouve chez Aristote l’idée que la vertu nécessite une volonté du bien. (Cf. Paul Ricœur).

La violence cosmique (Aristote, Physique, IV, 8, 215a-6, et V, 6, 230a-b), est fille des mouvements naturels, sans eux il n’y aurait aucun mouvement. Elle est bien la dynamique nécessaire à l’irruption des choses, la transformation de la matière et la continuité du vivant : pas de mouvements sans violence, telle est la loi de la physique.

Sortir la violence de la sphère cosmologique préoccupa Platon et Aristote. Ils initièrent la sortie de la physique et l’entrée dans la méta-physique. Éthique et politique inaugurent une nouvelle dimension de la philosophie et surtout forment la matrice de la civilisation occidentale qui s’apprête à conquérir les esprits et la planète.
Maintenant, il reste à pister la question du mal et à observer la conception de la violence développée sur l’autre rive de la Méditerranée.