Fondamentalisme.
Dominique Morel

Le terme né, au début du XXème siècles (1900-1915), dans la sphère du protestantisme anglo-américain prête à confusion.

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Ici, il s’agit de dégager les principaux axes d’une pensée issue d’une lecture littérale de la Bible, une sorte de « lettrisme » aux traits caractéristiques :
- Pièges à éviter : prendre le texte comme un manuel d’histoire, en faire un historicisme intégral ignorant les travaux archéologiques, les recherches sémantiques et exégétiques séculaires. Ici, la véracité, la validation épistémologique du Texte ne font aucun doute. C’est écrit et révélé donc c’est vrai, ancêtre du « vu à la télé » ou de l’idolâtrie du web. Certains iront jusqu’à se servir de la Bible comme d’une chronologie authentique avec rétro-datation à partir de la Genèse, d’autres enfourchent encore les vieilles lunes du planisme (terre plate !). Chaque époque connut des mouvements littéralistes, fait étrange, la contemporanéité sert de référent, l’exemple des Anabaptistes et des Amish l’atteste. La Bible ne peut pas comporter d’erreurs, car elle est la Parole de Dieu couchée sur papier, intangible, vraie. Évidemment, l’interprétation soulève bien des questions : luttes de chapelles chez les intellos et, de clocher, en rase campagne. Les guerres de religions nous le rappellent en lettres de sang. Dans le fondamentalisme, la sacralisation fonctionne comme preuve. La lettre et l’esprit fusionnent.

C’était mieux avant » sert d’argument imparable.

- Le fondamentalisme se définit aussi comme un refus viscéral de la modernité du moment. « C’était mieux avant » sert d’argument imparable. De toute façon, le Texte énonce la Loi une fois pour toutes, que la tradition complète soit oralement, soit par écrit (l’Ordnung). L’histoire se conjugue au passé en attente de la libération finale : l’apocalypse. Le Procès du singe fut une traduction virulente de la lutte contre la modernité (darwinisme). La foi a aussi une vocation scientifique, supérieure, car capable de tout expliquer une fois pour toute. Avec elle, le progrès est un retour au brouillard honni du polythéisme et de l’animisme.

- Il fonde une radicalité qui déborde le cadre religieux et régente l’ensemble du social au nom de préceptes réputés transcendantaux donc obligatoires. Croire devient pratiquer les commandements dans leur intégralité sans concession. L’appel à la tradition renforce la validité de la démarche. Le fondamentalisme affirme le vrai contre le faux, extension du principe d’exclusion énoncé sans relâche dans la Bible : « Nous » en opposition aux autres (goyim). Tous les mouvements issus du monothéisme secrètent du fondamentalisme. On peut parler de zélotisme, terme devenu vieillot, nos chers idéologues préfèrent : intégrisme, islamisme. Avec le fondamentalisme, la religion quitte la sphère privée pour s’étendre au monde. Il inaugure la « religion totale » et comporte donc une pulsion universalisante. Karl Popper démontre parfaitement la connexion entre l’historicisme et le totalitarisme.

- Fondamentalisme et modernisme vont de pair. Le modernisme est aussi une pulsion intégriste car, par sa puissance attractive, il cherche, lui aussi, à englober la totalité de l’espace : version impérialiste de domination d’un réel fantasmé. L’un refuse la technique considérée comme une malédiction, un acte thaumaturge impie, l’autre chante les joies du progrès machinique salvateur : de la voiture à crottin à la voiture électrique (version propre du capital en recherche perpétuelle de re-création de valeur). Chaque vague de modernisation engendre un fondamentalisme revisité, situation actuelle dans le monde musulman, hindou et généralisée par la médiation du mondialisme et des flux migratoires (main-d’œuvre et tourisme confondus).

- Le fondamentalisme n’est pas une déviance religieuse, mais la manifestation hétérogène d’une rupture et de tensions dans la société. Il est un révélateur (comme en photographie argentique), il donne à voir ce qui se passe dans la « boîte noire » (la camera obscura). Tous les courants fondamentalistes partagent une haine du modernisme et un antilibéralisme musclé . [2]