Histoires de famille : Du sang sur les tapis de prière.
Genèse (Relire la ... Chapitre 4 )
Dominique Morel

Par ailleurs, un autre trait fondamental du monothéisme se met en place : celui de la repentance (en hébreu teshouva, « retour » au sens littéral, métanoia en grec, tawha en arabe). La sécularisation reprendra la notion avec l’idée de changement, de maturation éthique (?). On connaît la postérité multiforme du changement qui contient un sens d’amélioration, sinon pourquoi opérer une mutation ?

- Hélas, la repentance sous la houlette paulinienne s’imbibe d’une autre dimension : la culpabilité (Rm 7, 7-24), bien sûr, héritage direct du judaïsme saturé de commandements, la loi, de pratiques (orthopraxie). Notre tradition libertaire sait depuis longtemps que la multiplicité des « ordres » produit une résistance que la culpabilité appelle transgression. Paul a bien compris le malaise dans l’orthopraxie, il fait donc porter ses efforts sur une dé-judaïsation progressive, il met en place un judaïsme sans commandement. Une religion de l’âme plus que du corps, de la foi plus que des actes.

La teshouva [1] reflète la préoccupation profonde du judaïsme tourné vers l’avenir en assumant le passé. Joseph fait passer l’épreuve de la teshouva, du changement de cœur à ses frères d’où le scénario complexe qu’il met en place. Les frérots, pas fiérots, s’attendaient à une vengeance normale, malgré l’interdit de la vengeance fraternelle du vivant du père (« Les jours du deuil de mon père approchent ; alors, je tuerai mon frère Jacob » dit Ésaü (Gn 27, 41). Les trois exemples

Le monothéisme fonctionne sur un refoulement obsessionnel du dualisme

de rivalité fraternelles s’achèvent par une réconciliation. La morale est sauve. Le monothéisme promeut la morale comme moyen de sortir de la spirale de la faute. Joseph ne dit pas à ses frères qu’il leur pardonne, mais il insiste sur la repentance qui nécessite une véritable métamorphose.

- Répétition. Le monothéisme fonctionne sur un refoulement obsessionnel du dualisme. Les exemples de violences fratricides commencent toujours sur un dualisme : la haine/l’amour, le bien/le mal, la tribu/les étrangers, l’exclusion…ensuite il démontre son nécessaire dépassement par la soumission à la transcendance. La différence se dissout dans l’identité de tous en tant qu’image de Dieu. L’universalisme abstrait gomme la pulsion différentialiste.

- Après le constat de l’échec cuisant de la naturalité, via la Chute et l’expulsion hors de la matrice divine, une nouvelle naissance apparaît, la vraie cette fois, car fondée sur la liberté de la créature. L’avenir dépasse toujours le passé, l’enracinement organique n’est que le prélude à la construction de la liberté réelle. La liberté hébraïque rejette la fatalité et la répétition éternelle du même. Mais la liberté octroyée par dépit, n’est qu’une liberté surveillée. Le changement par la repentance, le respect des commandements et la foi dans le Créateur sont les issues du labyrinthe, la potion magique du Salut.

On voit comment le monothéisme, dans la Genèse, ficelle l’arnaque. Il tisse une toile d’araignée super glu, l’attrape-gogos universel. On comprend la difficulté que les victimes séculaires auront à s’évader du piège tendu par la bien-pensance monothéiste. Même la volonté de libération est assujettie, les volontaristes et les révolutionnaires prendront régulièrement le mur invisible en pleine figure. Si l’on pense en Occident que la Liberté trouve sa fondation dans la Bible version hébraïque, derrière, le mot magique de Liberté, on cache des effets secondaires et pervers : la haine de la nature, la domestication des espèces, la sédentarisation érigée en modèle, la tentation théocratique… L’anthropocentrisme dénie à l’organique ses droits. Le vitalisme de façade du monothéisme biblique est une négation de la vie, si elle n’est pas encadrée (orthopraxie), une volonté de puissance occulte taraude le discours de liberté, une castration chimique s’allie au bracelet-GPS du condamné à perpétuité.

Pour les amateurs d’étymologie hébraïque la race n-k-r signifie à la fois « reconnaître » et « être étranger ». Dans l’épisode joséphien, le contronyme sert d’appui à la démonstration. Il concentre tout le conflit dramatique de la Genèse comme analyse de la reconnaissance et de l’aliénation, de la proximité et de la distance – dualité quand tu nous tiens ! D’autre part, les rédacteurs mettent au point un procédé littéraire puissant. Commencer un récit qui induit une fin logique et en cours de route faire un renversement. Ici pas de tragédie cousue de fil blanc, mais la trame narrative pure. Avec en prime la première version des arroseurs arrosés dans le récit de Joseph et ses frères.

Autre fait majeur, la Genèse installe la société au modèle de la famille, la figure du Père prend le dessus progressivement sur la Mère (Déesse), en instituant, dès l’origine, un conflit de rivalité et de hiérarchisation entre les sexes [2]. La matrilinéarité et la patriarchie forment le mariage de la carpe et du lapin, tout en assurant la seule garantie d’identité possible : la maternité. La Genèse fonde aussi la tradition, respect de l’alliance au modèle de la famille, qui sera le socle de toute les sociétés issues du monothéisme. Le judaïsme post-diaspora peut même se qualifier de tradition pure sans foi particulière. L’armature orthopraxique, la force de la tradition liée à l’étude incessante des textes sauveront le judaïsme à travers les vicissitudes de l’histoire (Cf. Le Kuzari, apologie de la religion méprisée de Juda Hallévi 1075 – 1141).

En revenant sans cesse sur le dépassement du passé pour construire le futur, le monothéisme mage toujours dans une dualité conflictuelle : la Rédemption ou l’enfer ; le monothéisme participe, dès le début, à une vision manichéenne profondément moyen-orientale. De plus, on assiste au pitoyable spectacle de la construction d’un univers mental s’ouvrant par une Création, hypothèse sans intérêt, si ce n’est le besoin de réécriture un passé dont on aimerait tout savoir. Chaque prosateur apportera sa pierre à l’édifice créationniste [3].

A travers les récits de conflits internes à la famille (fraternels ou conjugaux, parfois les deux en même temps), les biblistes ont cadré pour des millénaires les mentalités de notre pathos civilisationnel.
- Le droit d’aînesse ne peut plus être bafoué (Dt 21, 15-21). Jacob ne doit pas servir de modèle.
- La Genèse inocule l’ambiguïté dans l’amour. L’amour unit, mais divise aussi. A chaque fois que l’on parle d’amour, on attend des conflits. Ce qui unit divise et exclut ce qui n’est pas uni. Donc l’amour ne suffit pas à résoudre la question de la violence. Sans justice l’amour peut être injuste et la justice sans amour une implacable mécanique. Le couple amour/haine colle aux basques du monothéisme. Truisme : se sentir haï fait haïr en retour et vice-versa. Comment sortir de l’impasse ? Simple, seule l’alliance permet de mettre tous les enfants de Dieu sur un pied d’égalité. Nous assistons à l’invention du principe du tiers-inclus. Si bien que l’apostasie devient impossible, sinon un acte satanique. Et si je ne veux pas être un enfant du troupeau divin. Tu l’es quand même, camarade ? L’islam a finalisé l’argument, nous naissons tous musulmans, c’est-à-dire lié à Dieu. Le cordon ombilical est une chaîne insécable. Si par mégarde la séparation a lieu (Ève), la punition s’abat y compris sur la descendance, vengeance suprême.

Au fur et mesure des châtiments divins, le Créateur s’aperçoit qu’il pousse le bouchon un peu trop loin. Si bien qu’il rétropédale en beauté : « jamais plus je ne maudirai la terre à cause de l’homme ». Attention la contrition à des limites : « car le penchant du cœur de l’homme est mauvais depuis son enfance. Plus jamais ne frapperait tout le vivant comme je l’ai fait » (Gn 8, 21-22). Ouf ! Le changement de registre pénal soulage les victimes. L’individualisation des peines est à l’ordre du jour. Dieu invente le pardon préemptif, car preuve à l’appui, il a compris que ses créatures ne changeront pas, toutefois, « le bois tordu de l’humanité » (Kant) est son œuvre. Il invente donc un vaccin, un remède universel (et spatio-temporel par la même occasion) l’alliance à plusieurs vitesses, celle entre Dieu et l’humanité d’une part et celle avec les descendants de Jacob de l’autre. Dieu espère ainsi éviter la division du monde entre les bons et les méchants et palier les médisances des mauvaises langues [4] qui ne manqueront pas de dénonce la violence fait en son nom. Haro contre l’argument de victimisation invoqué par Ève et son ectoplasme de mari « Le serpent m’a trompé… » (Gn 3,13). La leçon de la Genèse se résume facilement, c’est seulement quand les individus et les peuples surmontent leurs rivalités internes qu’ils sont mûrs pour passer de l’esclave à la liberté.

A travers le récit et le contre-récit, la Bible tente de résoudre la quadrature du cercle vicieux : c’est par l’unification des tribus qu’Israël peut exister, idem pour les nations qui ne peuvent survivre qu’en tant que confédération. Nos jeux d’enfance « à qui perd gagne » avaient parfaitement compris la tactique.

Après ces remarques sur la violence privée, souvent de nature familiale à tendance universalisante, il est possible d’aborder la violence publique ou extra-communautaire.
Les esprits sécularisés peinent à ne pas sourire des circonvolutions bibliques. Toutefois, elles montrent la nécessité de reprendre sans relâche le projet : écrire un nouveau talmud de tous les textes fondamentaux de la Domination. Non à Google et au prêt-à-penser du Kapital.