Libre pensée arabe (Brève histoire de la ..) I
Mohamed El Khébir

Le terme libre pensée a une histoire et une signification particulière en français, il renvoie à un contexte politique et idéologique assez précis. Aussi j’emprunterai cette définition minimaliste à Vincent Citot [1], 51-75]] : le libre penseur est celui qui pense sans égard pour les autorités, les dogmes ou les traditions.

C’est aussi pourquoi D. Urvoy [2] parle de « pensée libre dans l’islam classique »

Il y a concernant la question de la sécularisation éventuelle des pays musulmans vue d’Occident deux approches inconciliables : d’une part ceux qui déclarent que les musulmans sont essentiellement incapables de réflexion rationnelle et morale (point de vue de Richard Dawkins, Michel Onfray, Ibn Warraq) et d’autre part, l’approche selon laquelle les traditions morales et juridiques des musulmans sont devenues le point central d’une nouvelle anthropologie critique de la laïcité [3].

Cette nation spirituelle compte beaucoup d’Athées

Du coté musulman, on présente souvent la laïcité et l’athéisme comme des idées totalement étrangères à la culture arabo-musulmane, et pour les plus conservateurs comme étant des poisons inoculés par l’Occident pour saper l’islam et affaiblir les sociétés musulmanes.

Le philosophe marocain Muhammad ‘Abd al-Jabri (1935-2010) au milieu des années 1980, se prononçant sur la « formation » et la « structure » de la raison arabe, affirma que l’héritage arabo-musulman non imprégné d’influences exogènes ne pouvait produire des laïcs et des athées.

Voici ce qui disait Rachid Ghannouchi (le leader du parti islamiste tunisien Enahda) :

« A notre époque, les réformes démocratiques et le respect des Droits de l’Homme représentent l’idéologie du vainqueur occidental, comme le fût ‘le transfert de la civilisation aux sous-développés’ qui fut le slogan de la domination pendant l’ère coloniale. Même si ce slogan a été utile pour saper et achever l’édifice communiste, son transfert au monde arabe et islamique, pourra difficilement produire les mêmes fruits, c’est-à-dire le libéralisme occidental athée et aliéné. »

Voilà ce qu’on peut lire dans le Dictionnaire des athées anciens et moderne de Sylvain Maréchal [4], paru en 1800 :

« ARABES, (les) : Cette nation spirituelle compte beaucoup d’Athées, et répond parfaitement à ces demi-philosophes qui prétendent que l’Athéisme éteint toute imagination. »

Avicenne

Il existait un courant qu’on pourrait qualifier de matérialiste (en se défiant des anachronismes réducteurs), c’est-à-dire portant la conviction que tout ce qui se passe sur Terre est simplement déterminé par le temps infini qui gouverne l’univers selon un flux inexorable. Ce processus s’appelle, en arabe, le dhar  : cette vision du temps et des événements du monde comme résultant d’un déterminisme immanent était partagée par certains Arabes de l’anté-islam. Ces « dahrites » s’ils admettaient un principe créateur, mais indifférent au sort des créatures, rejetaient l’idée de la résurrection des morts et d’un au-delà. Cette vision était à l’opposé de celle du message musulman, selon lequel il y a une intention et une intervention divine constante dans les affaires du monde et des hommes. Ces thèses matérialistes ont survécu, sous diverses formes, à l’imposition de l’islam ; elles se sont enrichies de la philosophie hellénique et elles ont continué de circuler, influençant de manière souterraine tel ou tel penseur opposé à l’idée de dogme révélé, mais sans constituer à proprement parler une école. On connaît ces idées par les travaux des hérésiographes musulmans (Sharastani) et des opposants, comme Ghazali, aux philosophes hellénisants (Al-Farabi, Avicenne) accusés de vouloir défendre l’idée d’éternité du monde.

Hérésie et hérétiques au IIe siècle de l’islam

Le IIe siècle de l’hégire (VIIIe siècle de l’ère chrétienne) constitue une période de grand trouble politique, avec la fin sanglante du califat omeyyade de Damas et la naissance du califat abbasside de Bagdad. C’est aussi une période de grande ébullition intellectuelle : des courants théologico-philosophique apparaissent, profitant de la confrontation des idées entre les savants musulmans et les savants des autres courants religieux qui proliféraient dans les nouveaux territoires conquis par les arabes : l’Irak et l’Iran. Ces courants religieux étaient les différentes branches chrétiennes, très diverses, imprégnées d’hellénisme, les religions issus du zoroastrisme perse (manichéisme, mazdakisme, etc). Parmi les écoles théologiques musulmanes fut le Mutazilisme : pour les tenant de ce courant, la question religieuse devait être abordée avec les outils de la raison et du jugement : c’est ainsi qu’ils rejettent l’idée d’un Coran incréé, qu’ils adoptent le libre arbitre contre la prédestination et qu’ils soumettent la lecture des textes religieux à l’effort d’interprétation. Ce courant théologique, opposé au traditionalisme littéraliste, devint la doctrine officielle sous le calife Al Mamoun (en 827 ap JC). Il sera rapidement supplanté par le courant sunnite traditionaliste du Hanbalisme. Certains mutalizites évolueront vers des positions plus radicales, en développant des thèses qu’on pourra rétrospectivement rattacher à la libre pensée.

Les théologiens musulmans désignèrent par le terme zandaqa [5] ces déviances doctrinales, terme qu’on pourrait traduire par hérésie. Sous cette appellation, on mêlait le manichéisme, les différents dualismes, les divers courants déviants –comme les chiites extrémistes et les faux musulmans ou libres-penseurs. Tous était appelé zindiqs. Ce terme, qui vient du persan, désignait à l’origine les manichéens . Il devait par la suite englober tous ceux qui pouvaient être poursuivis par le tribunal inquisitorial instauré, en 783, par le calife abbasside Al-Mahdi. La cible privilégiée de l’inquisition était plutôt constituée par les « faux » musulmans soupçonnés de zandaqa. L’examen de quelques cas de personnalités musulmanes accusées de zandaqa montre, premièrement, qu’elles faisaient souvent partie de l’entourage des princes, et, deuxièmement, que telle fut dans bien des cas la cause inavouée, mais la plus immédiate, de leur persécution ou de leur exécution.

L’idéologie sensualiste adoptée par certains zindiqs s’opposait à l’intelligibilité de l’existence d’un Dieu unique, révélait des contradictions dans le Coran, remettait en cause l’idée de la sagesse et de la bonté divines. Étaient de même contestées la création ex-nihilo du monde et la qualité de « Messager de Dieu » de Muhammad, tout juste considéré comme un habile stratège politique. Ce scepticisme, qui doutait plus qu’il ne niait, manifestait un désaccord fondamental avec les idées et théories des théologiens musulmans.

Les zindiqs rejettent l’idée de la prophétie, en l’occurrence de celle de Muhammad, ce qui conduit à l’abolition de la Loi et des préceptes religieux, et à la négation du dogme de la résurrection et du jugement dernier. Les Zindiqs “dahrites” estiment que le monde n’est pas créé par un dieu juste et omnipotent, mais qu’il est ou bien abandonné au hasard, ou bien soumis au déterminisme du dahr, le temps sans fin des anciens arabes.

Les théologiens musulmans, dans leurs controverses avec la zandaqa, déterminèrent en quelque sorte les limites tolérables de la critique religieuse en islam, limites qui ne s’estomperont pas et qui, plus tard, auront des effets franchement négatifs sur la vitalité de la pensée critique en islam.

La zandaqa fut encore accusée de corrompre l’islam « de l’intérieur » en falsifiant ou en inventant des dires, des hadiths, attribués au prophète Muhammad. Ici apparaît l’idée qu’il convient de protéger l’islam contre un groupe d’ennemis « naturels », en l’occurrence les zindiqs, dont la secrète raison d’être serait de lui nuire. Avançant « masqué » au sein de la communauté et œuvrant secrètement à sa perte, l’ennemi devient, de facto, impossible à définir clairement. Qu’un complot satanique au sens strict du terme menaçât l’islam et les croyants fut une autre idée d’avenir : elle est aujourd’hui plus vivante que jamais.

Parmi les très nombreux zindiqs de cette période cités par Chokr Melhem, nous retenons le nom d’Ibn Abi al-Awja dont on peut penser qu’il était dahrite, c’est-à-dire « matérialiste athée », mais surtout d’une grande « indépendance d’esprit ».

« En disant “Dieu” tu te réfères à un absent. S’il existe vraiment, pourquoi ne se manifeste-t-il pas à ses créatures pour les appeler directement à son culte ; de la sorte, il n’y aurait pas de désaccords entre les croyants à son sujet. Pourquoi ne se laisse-t-il pas voir et se contente-t-il d’envoyer des messagers ? S’il traitait directement avec les humains, il serait plus facile de croire à son existence. Les musulmans disent qu’il est omniprésent ; mais s’il est dans le ciel, il ne peut pas être alors sur la terre, et s’il est sur la terre, il ne peut pas être dans le même temps dans le ciel. »

Ibn Abi al-Awja soutient qu’il n’y a ni création ni providence ; selon lui, le monde est abandonné à lui-même dans un état de négligence, les choses existent d’elles-mêmes sans l’intervention d’un agent extérieur. Ainsi fut le monde de toute éternité et il le sera pour l’éternité.

« Les humains n’ont cessé d’exister et ne cesseront de se produire et d’exister, une âme naît, une autre disparaît ; la connaissance de Dieu que tu crois détenir, dit-il à son interlocuteur, n’est qu’une présomption infondée qui ne s’appuie sur aucune preuve ; il s’agit plutôt d’une croyance que les enfants reçoivent de leurs parents et les petits des grands ; tout ce qui existe, dit-il, ne peut être conçu que par les cinq sens ; le cœur, siège de la connaissance, n’a aucun moyen de connaître que par les cinq sens. Or, aucun de mes sens n’a saisi l’existence d’un créateur, et pour moi, dit-il, ce que mes sens n’aperçoivent pas n’existe pas ».

Il fut exécuté en 772 .

Ibn al Muqaffa (m. vers 756), est un de ces zindiqs considéré souvent comme « manichéen ». D’origine persane, il est jusqu’à nos jours réputé comme le premier prosateur de la littérature arabe, célèbre pour son œuvre « Kalila et Dimna » adaptation en arabe, via le persan, des fables indiennes du Panchatantra.

Il nous a laissé une critique acerbe du Dieu de l’islam. Quoi qu’en dise le Coran, il s’agit selon lui d’un dieu impuissant qui ne peut rien contre le mal et dont les créatures échappent à son contrôle. Il tente en vain de les rappeler à l’ordre en leur envoyant toutes sortes de maux, en faisant s’abattre sur eux le feu, la foudre, l’eau, des maladies, des séismes, des famines. Mais il ne peut empêcher que les hommes tuent ses envoyés, se moquent de lui, transgressent ses commandements. Incapable de se venger, il doit se résigner à proférer de vaines menaces en essayant de les effrayer par un châtiment situé dans un avenir indéterminé. Il tente sans cesse de détruire ses créatures, de les subjuguer en leur faisant le plus de mal possible, mais sans succès. Il n’est pas le véritable maître en ce bas monde : son adversaire, Satan, est bien plus fort et plus malin que lui !

Outre son impuissance, les zindiqs reprochent au Dieu coranique son injustice et son manque total de sagesse. Dans leur optique, Allah tel qu’il est décrit dans le Coran n’a rien d’un dieu bon, sage et juste. Au contraire, il est colérique, peu fiable, capricieux ; il ne veut pas le bien de ses créatures, mais crée le mal afin de les réduire en esclavage. Ainsi, un autre « manichéen » notoire, al Warraq (début ix e siècle), tirant en dérision le déterminisme coranique, aurait déclaré que celui qui donne à ses sujets des ordres dont il sait d’avance qu’ils ne pourront les exécuter, est un « fou » .Ce dieu fou, cruel et injuste, a toutes les caractéristiques du Prince des Ténèbres.

Libertinage et poésie bachique

Les libertins, essentiellement poètes se virent, eux aussi, assimilés aux zindiqs. L’Irak fut, en effet, envahi par une forte vague de libertinage ayant auparavant germé, au sein d’une aristocratie riche et désœuvrée, dans le Hedjaz (région de l’Arabie où se trouvent les villes « saintes » de La Mecque et Médine) . Là où il y avait un gouverneur, un marchand d’esclaves, des chanteuses et une taverne, se formaient des sociétés de libertins – avec poètes, chanteurs, musiciens des deux sexes et efféminés excentriques – chargés de divertir la haute société dont la conscience manquait singulièrement de dimension religieuse. Ce sont principalement l’hétéropraxie – refus des interdits religieux – des libertins, leur désobéissance affichée et assumée à la Loi révélée et leur hédonisme qui firent scandale. Ces comportements « hors la Loi » furent considérés comme attestant la traduction pratique de leur « mécréance » (et c’est à ce titre qu’ils furent comptés parmi les zindiqs) : athées niant la vie future, ils furent souvent taxés de « cryptomanichéens ».

On peut ainsi citer l’ami d’un poète scellant par ces mots leur réconciliation : « Nous avons fait la paix à cette condition : il ne m’invite plus à boire du vin, et je ne lui demande plus de faire la prière. » Le poète libertin, qui jouait souvent auprès du Prince le rôle de bouffon ou de compagnon de plaisir, faisait l’apologie frénétique des jouissances prohibées, négligeait le culte, violait au grand jour les interdits religieux, blasphémait, ignorait le Coran et diffusait une pensée athée : « Dieu ? Il est invisible, comment peut-on être sûr de son existence ? ». Ou encore : « Le jugement dernier ? Une légende, la vie de l’homme est identique à celle d’une plante, et une fois mort, l’homme ne sera plus ressuscité. »

Poète persan de langue arabe, Abu Nuwas – env. 765-815 – reste encore aujourd’hui fort célèbre dans le monde arabe : son libertinage et son irréligion sont exemplaires parmi les poètes de son temps. Citons-le :

« J’ai quitté les filles pour les garçons
et, pour le vin vieux, j’ai laissé l’eau claire. Loin du droit chemin, j’ai pris sans façon celui du péché, car je le préfère.
J’ai coupé les rênes et sans remords j’ai enlevé la bride avec le mors. »
Et encore, pour le plaisir :
« Ibrahim al-Nazzam nous tient de vrais propos blasphématoires.
Il me surpasse en athéisme et son hérésie est notoire.
Lui dit-on : “Que bois-tu ?” Il répond : “Dans mon verre !” Lui dit-on : “Qu’aimes-tu ?” Il répond : “Par derrière !”
“Et que délaisses-tu ?” Réponse : “La prière !”
On lui dit : “Que crains-tu ?” Il dit : “Rien que la mer !” On lui dit : “Que dis-tu ?” Il dit : “Ce qui est mal !” Puisse Dieu le brûler dans le feu infernal. »
« M’adonner aux plaisirs de ce monde-ci
Vaut mieux à mon sens que d’attendre un au-delà Dont la réalité est fondée sur des conjectures ; Personne n’est revenu nous assurer
Que les morts sont au Paradis ou en Enfer ».

Walid Ibn Yazid

Le prince omeyyade Walid Ibn Yazid peut-être rangé dans cette catégorie. Devenu calife à
l’âge de trente-cinq ans, en 743, il s’empressa de convoquer des chanteurs et des musiciens du Hedjaz, et ses compagnons de plaisir les poètes libertins irakiens. Par son comportement qualifié de débauché, ses accoutrements et son mépris du culte, il demeure l’archétype des hédonistes, buveurs, jouisseurs et blasphémateurs. Il ne régna que quinze mois, avant de finir assassiné. Comme florilège des poèmes qui lui sont attribués, ces deux extraits : « Que Dieu, les anges et les justes soient témoins : j’aime le chant, boire du vin et mordre les belles joues… » ; « Ô toi qui t’enquiers de notre religion, c’est celle d’Abu Chakir : nous buvons le vin sec ou coupé, chaud quelquefois et quelquefois tiède. »