Désobéissance civile en France IV
Bidonville de Nanterre 1960

Au début des années soixante, 43% des algériens de France vivent dans des bidonvilles, celui de Nanterre, l’un des 89 de la région parisienne, abritera en 1964 14 000 personnes.

Durant deux mois, les Trente ont réclamé leur internement avec les suspects : ils sont toujours en liberté, et les camps demeurent. Pourtant, le bilan est très positif. Le problème a été posé avec force. Onze d’entre eux, repris par les nécessités familiales ou professionnelles, rejoignent leur foyer : ils travailleront avec leur groupe local.

Les dix-neuf autres prennent un nouvel engagement d’un mois. Ils s’installent dans le bidonville de Nanterre, au milieu des Algériens les plus mal logés et où sont arrêtés la plupart des « suspects ».

Dans la journée, une équipe nettoie et enterre les ordures, une autre répare les dégâts commis dans les baraques par la police, une troisième construit une habitation provisoire pour loger les volontaires dans le bidonville. Par ailleurs, des cours du soir sont organisés. Dès que la police arrive, car elle vient plusieurs fois par jour et par nuit, les « non-violents » interviennent pour demander à partager le sort des « suspects ». Les arrières sont assurés par la paroisse voisine du Petit-Colombe où l’abbé Louis Rétif met à disposition la salle de patronage.

Du 7 au 14 juin 1960, jeûne au bidonville.

Les journaux annoncent une recrudescence d’attentats FLN, présentés le plus souvent comme la conséquence des manifestations non-violentes. Le communiqué suivant est publié :

« Nous commençons un jeûne public de sept jours pour prendre notre part des souffrances infligées en notre nom et dont nous sommes responsables. Notre jeûne est aussi une protestation silencieuse contre les crimes qui atteignent civils ou policiers français. L’action terroriste et les attentats desservent la cause algérienne autant que la répression préventive et l’internement administratif desservent la cause du gouvernement français… Aidez-nous à démontrer à tous que la générosité et la justice sont plus efficaces que la répression. »

Pendant le jeûne, des Algériens s’invitent sous la tente et offrent de l’eau minérale, « en ami, comme on offre le thé ». Quand les enfants s’approchent en curieux, leur goûter à la main, les parents les chassent : « Pas devant eux ! » Pour la rupture du jeûne, ils apportent plusieurs caisses de fruits, des boissons et des beignets.


Maintien de l’ordre ?

Ce jour-là, cinq policiers descendent de voiture et réclament leurs papiers à tous les Algériens. L’un d’eux est conduit dans la voiture parce qu’il n’a pas de feuille de paie. Quelques membres de l’équipe s’approchent : « Nous non plus, nous n’avons pas de feuille de paie, pourquoi lui et pas nous ?

– Foutez-moi le camp, bande d’emmerdeurs ! On ne vous demande rien. »

En effet, la préfecture de police a donné ses ordres par radio. « Pas d’arrestation de non-violents. Laissez-les accomplir leurs menus travaux dans le bidonville. »

Les non-violents stationnent près de la voiture de police. Un deuxième Algérien est emmené. Dès que la porte s’est refermée sur lui, tandis que les policiers repartent, les portières sont ouvertes de nouveau et, malgré l’opposition du chauffeur, deux « non-violents » s’assoient près des Algériens, dans la voiture des policiers. Ceux-ci accourent, arrachent de force les deux volontaires et les traînent au milieu de la rue. La voiture démarre avec les Algériens et deux policiers. Les trois autres, munis de crochets et de pinces, continuent la fouille des baraques. Ils sont suivis pas à pas.

« Pourquoi venez-vous ici ? Nous, nous sommes payés pour le faire, mais vous… Qui vous envoie ?
– Notre conscience.

– Ce que nous faisons ne vous regarde pas. Pourquoi nous suivez-vous partout ?

– Ce que vous faites regarde tous les Français puisqu’ils vous payent. Nous ne vous empêchons pas de faire votre travail. Si vous aviez un mandat de perquisition ou un mandat d’arrêt, ce serait votre travail. Mais est-ce votre travail de casser les tôles, d’arracher les papiers goudronnés, d’enfoncer les portes ? de briser les meubles ? de tout renverser sous prétexte de chercher des armes ? Est-il nécessaire pour vérifier l’identité d’un Algérien de l’emmener au poste ou au camp de Vincennes pour plusieurs heures ou plusieurs jours, et de le relâcher pour recommencer le même scénario quelques jours après ?

– C’est nécessaire pour les tenir en main.

– Autrement dit, le but essentiel de votre présence et de votre activité est de faire régner la terreur ? C’est cela la pacification ?

– Si vous étiez à notre place, vous verriez…

– C’est vrai, votre travail n’est ni agréable ni facile, et nous ne sommes pas là pour le compliquer. Nous sommes là pour faire la pacification à notre façon. Tous les hommes sont méchants et tueurs en puissance, et le meilleur moyen pour qu’ils le deviennent réellement, c’est de les considérer comme tels. Mais, avec un peu d’amour et de bonne volonté, on peut arriver à réveiller les bons sentiments qui existent, eux aussi, chez tous les hommes.

– Je vous souhaite de réussir !

– Ce serait trop commode si cela réussissait toujours, partout, et complètement ; mais finalement, la méthode de la terreur et de la violence est plus illusoire, elle finit par tout détruire. La méthode de l’amour est plus efficace, encore faut-il la mettre en œuvre dans des actes avec autant d’application que l’autre et ne pas se décourager dès les premières difficultés. Et puis, de toute façon, nous sommes payés d’avance.

– Vous avez de la chance ! »

Le texte qui précède est tiré, pour l’essentiel de la déclaration de Jo Pyronnet lors de la rencontre du Causse noir en 2003.

Pour raconter cette histoire, nous avons également allégrement pillé son livre : Une nouvelle force de frappe : l’action non violente. De même, on pourra consulter Technique de la non-violence de Lanza del Vasto.

La guerre se poursuit en Algérie, même si des pourparlers sont amorcés à Melun qui semblent annoncer un mouvement irréversible vers la paix. Il est décidé de suspendre l’action contre les camps pour prendre du repos et préparer de nouveaux combats.

Le 28 juin 1960, avant le départ, une veillée amicale a lieu autour du feu, à l’endroit même où les volontaires avaient jeûné pour protester contre les attentats. Une centaine de personnes, dont une bonne moitié d’Algériens, sont là. Il y a des exposés avec quelques questions et réponses en français et en arabe, sur la non-violence et le sens de notre action. La soirée se termine, à la demande des Algériens, par le chant Ce n’est qu’un au revoir, mes frères, chanté en même temps en français et en… arabe.