Le « sentiment de la nature »
Philippe Pelletier
Article mis en ligne le 3 janvier 2021
dernière modification le 10 janvier 2021
Bernard Charbonneau,

Le « sentiment de la nature » évoqué aussi bien par Élisée Reclus que par Bernard Charbonneau, bien que le second ignore le premier, montre une passion commune chez les anarchistes et les éco-alternatifs, voire chez les écologistes politiques en général, pour la vie en plein air, le monde du sauvage, de la faune et de la flore, des forêts, des marais ou des montagnes profondes. Pour la poésie et le silence. Il existe depuis longtemps au sein du mouvement anarchiste.

L’une des raisons de son succès en Espagne avant le franquisme réside dans son organisation d’excursions de groupe qui permettent aux travailleurs hommes et femmes de se ressourcer le jour de repos au contact de la nature, mais aussi de s’instruire grâce à des explications suivantes sur le terrain. Le corollaire de ces activités d’éducation populaire et ludiques est varié : le naturisme, lui-même couplé à l’émancipation des genres, l’hygiénisme (refus de la tabagie et de l’alcoolisme) et le végétarisme (on reviendra plus loin sur ce point).

Ces pratiques au sein du mouvement libertaire existent aussi en France voire en Allemagne au cours de la première moitié du XXe siècle, mais avec une différence majeure : contrairement à l’Espagne où la démarche est collective et connectée à l’objectif révolutionnaire, le fonctionnement des « milieux libres » est davantage centré sur l’individu et le petit groupe. Il est faiblement connecté au mouvement syndicaliste-révolutionnaire, voire hostile à lui. Quant à l’expérience de Monte Verità (1900-1920) dans la région d’Ascona (Tessin), elle concerne une certaine élite venue de l’intelligentsia et de la bohème européenne. Si certains anarchistes l’ont fréquenté comme Erich Mühsam (1878-1934), qui en tira un bilan plutôt critique, d’autres membres dériveront vers le mysticisme, l’affairisme et même le nazisme (le peintre végétarien et naturiste Fidus, les danseurs Rudolph von Laban et Mary Wigman…).

L’une des thématiques essentielles de l’écologisme en partie partagée par l’anarchisme est « le respect de la nature »..

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale et de la Résistance, une nouvelle génération relance en France le mouvement des auberges de jeunesse. L’objectif est, à partir d’une auberge fonctionnant en gestion directe, de pratiquer en groupe des activités de plein air (randonnée, sport) proches de la nature (souvent en montagne), dans un esprit fraternel et mixte. Plusieurs tendances s’y retrouvent (communiste, trotskiste, socialiste, chrétienne, anarchiste) que la pratique commune permet de transcender. Mais le rêve d’unité éclate en 1951 face à la pression d’un encadrement managérial voulue par la gauche [1]. D’autres scissions surgissent à propos de la laïcité ou de la guerre d’Algérie. Chaque tendance garde ses auberges. Puis le mouvement « ajiste » sous sa forme engagée périclite à la fin des années 1970 en rentrant définitivement dans le système commercial. Seul en restent souvenirs heureux ou amers, et l’expression de « salut les copains ! » utilisée par ailleurs.

L’une des thématiques essentielles de l’écologisme en partie partagée par l’anarchisme est « le respect de la nature ». Mais aussi simple et consensuel que puisse être cette exigence, son contenu est problématique. Concernant la « nature », au-delà des problèmes de définition et des approches variables selon les socio-cultures et les époques, deux domaines se dégagent. D’une part les éléments biotiques (faune et flore) et abiotiques (roches, mers, glaciers…) ; d’autre part le paysage supposé « naturel », en fait rural ou sauvage opposé au « paysage urbain ».

Dans le second cas, la dimension esthétique que l’on trouve par exemple chez Élisée Reclus, John Muir ou Bernard Charbonneau l’emporte sur la dimension scientifique regroupée de nos jours sous le vocable passe-partout de « biodiversité ». Quant au « respect », il renvoie à des critères esthétiques et moraux, fatalement subjectifs, culturels ou historiques. Il inclut des questions d’hygiène (pollutions, saleté) qui recoupent une approche à la fois subjective ou culturelle, et scientifique (la dégradation d’un écosystème).

Traditionnellement, les anarchistes mobilisent des exigences de dignité et de justice par rapport à soi, l’individu base de la société, ce qu’Albert Camus résume dans la formule « un homme, ça s’empêche ». Le respect en découle. L’écologisme introduit une dimension supplémentaire liée à la biodiversité qu’il faut protéger ou conserver mais selon deux approches qui s’affrontent : respect des espèces en elles-mêmes (biocentrisme) ou pour elles-mêmes (écocentrisme).

« Branche de l’éthique environnementale, le biocentrisme considère que les non-humains sont dignes de considération morale en soi, et non parce qu’ils représentent des espèces utiles à l’être humain et à sa survie en tant qu’espèce » [2]. Base de l’écologie profonde (deep ecology) promue par Arne Naess et de nombreux penseurs de l’anglosphère (Paul Taylor, Holmes Roston III, Frans de Waal, Edward Abbey…), elle séduit certains anarchistes par son apparence de radicalité, mais elle contrevient l’idée selon laquelle l’éthique est un processus fondé sur la réciprocité.

Or les animaux ou les plantes n’ont pas l’intelligence suffisante, quel que soit son degré, pour être volontairement bienveillants envers les humains. Le biocentrisme nie même, en réalité, le fonctionnement propre du vivant puisqu’il est impossible de « prétendre respecter toute forme de vie alors que chaque étape de la chaîne trophique provoque la destruction et la souffrance d’êtres vivants » [3]. Les anarchistes Reclus, Kropotkine et Metchnikoff qui ne nient pas « la lutte pour l’existence » et ses drames mais qui y ajoutent, on l’a vu, leur théorie sociétaire de l’entraide à partir de l’observation des groupes animaux, constatent cette asymétrie pour placer l’individu humain et sa société face à leurs responsabilités. En revanche, l’écologiste Paul Taylor entend la résoudre par un égalitarisme absolu entre les êtres vivants.

Par voie de conséquence, un être vivant ou même un élément inanimé peut être considéré comme un sujet de droit. En réalité, le sujet reste l’être humain qui fait la loi en leur nom et qui génère une nouvelle bureaucratie au sein de l’institution judiciaire. Cette bureaucratie qui donne du pouvoir et qui assure des moyens financiers attire et mobilise une nouvelle caste d’experts et de fonctionnaires. La dérive devient particulièrement pernicieuse sous une forme en définitive néo-coloniale lorsque l’ancien pouvoir colonial fait émerger une poignée de dirigeants parmi les tribus indigènes au nom de la protection du sauvage et qui se comportent comme des patrons, comme on l’observe en Nouvelle-Zélande à propos de la juridiction qui entoure la rivière Whanganui en pays maori. Elizabeth Rata parle à ce propos de « capitalisme néo-tribal » [4].

La problématique du « respect de la nature » touche la question animale qui préoccupe de plus en plus certaines parties de la société occidentale depuis une vingtaine d’années, notamment en réaction face à l’élevage et à l’abattage industriels. Son corollaire est le végétarisme et le véganisme.

La nature au sens large étant l’une des questions majeures du XXIe siècle, la position envers l’écologisme et le capitalisme vert sous ses différentes formes constitue un enjeu majeur pour les anarchistes.

Philippe Pelletier, le 4 décembre 2020.