Nature et lutte pour l’existence
Article mis en ligne le 3 janvier 2021
dernière modification le 27 décembre 2020

Ernst Haeckel (1834-1919), fondateur de l’écologie en tant que science en 1866, est l’un des premiers à appliquer sur le plan social deux principes « naturels » : celui de « la lutte pour l’existence » (struggle for life, Darwin 1859) et celui de « la survie des mieux adaptés » (survival of the fittest). Cette seconde expression formulée par Spencer en 1864 est reprise par Darwin dans la cinquième édition de L’Origine des espèces (1869). L’interprétation « social-darwinienne » peut se résumer par malheur aux faibles et « triomphe des plus forts ».

Évoquant la « sélection dans la vie humaine », Haeckel part de Malthus, comme Darwin, puis de Darwin pour défendre l’idée d’une sélection artificielle chez les humains. En recourant à différents exemples historiques (les Spartiates, certains Peaux-rouges de l’Amérique), il signale la pratique d’un « examen rigoureux, un triage » des naissances, ainsi que les mesures éliminant les « enfants faibles, maladifs mis à mort » [1]. Certes, Haeckel ne prône pas alors ouvertement l’application d’une forme d’eugénisme. Mais ses propos, et ceux du chapitre précédent où est longuement développé le principe de la sélection à la fois naturelle et artificielle des espèces végétales ou animales, tracent, nolens volens, le cadre idéologique d’un eugénisme actif et radical.

Haeckel est « le principal auteur moderne (et l’un des premiers : dès 1868, à peine neuf ans après L’Origine des espèces de Darwin) à avoir proposé une classification des races humaines en les hiérarchisant dans un cadre évolutionniste » [2]. Son « Arbre généalogique des douze espèces humaines » est sans équivoque. Il place en bas les Noirs, sensés être proches du singe, et les Indo-Germains en haut, « la race qui a de beaucoup dépassé toutes les autres dans la voie du progrès intellectuel, la race indo-germanique » [3]. Le social-darwinisme de Haeckel se décline également en pangermanisme et en bellicisme. Il trouve des interprétations au sein du socialisme autoritaire (Vacher de Lapouge, Ludwig Woltmann…) car il existe, en Allemagne comme dans le reste de l’Europe, « un regain d’engouement pour l’amalgame idéologique de la lutte pour l’existence et de la lutte des classes, d’un point de vue réactionnaire et socialiste » [4]. Mais Haeckel lui-même est hostile au socialisme.

la race qui a de beaucoup dépassé toutes les autres dans la voie du progrès intellectuel, la race indo-germanique

Il participe ainsi à une polémique lors du cinquantième congrès des naturalistes et des médecins allemands qui se tient à Munich le 18 septembre 1877. Il plaide pour que la théorie de l’évolution soit enseignée à l’école contre Rudolph Virchow (1821-1902) [5]. Au-delà des désaccords scientifiques, la polémique glisse sur le plan politique en posant la question du socialisme et de son rapport avec le darwinisme. Les deux savants s’opposent au socialisme, mais pas avec les mêmes arguments.

Pour Virchow, puisque le darwinisme mène au socialisme, cette menace est dangereuse [6]. Pour Ernst Haeckel, soutenu par le zoologue Eduard Oscar Schmidt (1823-1886), l’aspiration égalitaire du socialisme est incompatible avec la loi de l’hérédité [7]. Haeckel soutient que le darwinisme est « foncièrement aristocratique » : « C’est un fait qu’il n’y a aucune doctrine scientifique qui proclame plus ouvertement que la théorie de l’évolution que l’égalité des individus, vers laquelle le socialisme tend, est une impossibilité ; que cette égalité chimérique est une contradiction absolue avec la nécessité et, en fait, l’inégalité universelle des individus » [8].

Parti d’une interprétation de Darwin, le social-darwinisme haeckelien conserve, au cours de sa postérité, ses racines naturalistes au sein de l’écologie savante, soit directement par les partisans de la philosophe moniste de Haeckel (Ludwig Plate, Raoul Francé, Ludwig Woltmann, Wilhelm Ostwald…), soit indirectement par sa conception biologisante et gladiatrice (Paul Brohmer…). L’écologie qui est peu à peu adoptée par les naturalistes à partir de la fin du XIXe siècle et au cours de la première moitié du XXe siècle n’adopte pas en bloc cette idéologie, sauf les disciples directs de Haeckel. Mais un certain nombre de réflexions en gardent la teneur.

Le botaniste danois Eugenius Warming (1841-1924), grand lecteur de Haeckel, propage un vocabulaire social-darwinien prêtant à confusion quand il parle, à propos des plantes, d’espèces « colonisatrices », de processus d’« immigration » puis de « communautés initiale, transitionnelle et finale ». Très influent par son livre fondateur qui opère le glissement de « la géographie végétale » à « l’écologie des plantes » (dan. 1895, all. 1896, angl. 1909), il ouvre la voie, aux États-Unis notamment, à une théorie téléologique et social-darwinienne : la « succession », développée par Henry Chandler Cowles (1869-1939), et le « climax » prôné par Frederic Edward Clements (1874-1945).

En estimant que « la fonction normale est physiologique, l’anormale est pathologique », Clements, grand lecteur de Herbert Spencer (1820-1903), introduit dans l’écologie végétale une approche normative aux relents social-darwiniens, renforcée par un déterminisme géographique strict : « Le contrôle exercé par le climat, le sol et la physiographie n’est rien d’autre qu’absolu, particulièrement quand l’homme dépend de la végétation, à la fois naturel et culturel » [9].

L’entomologiste Stephen Alfred Forbes (1844-1930) affirme ses vues social-darwiniennes dans la conclusion d’un article de référence où il considère le lac comme un microcosme, un « lac, où les compétitions sont farouches et continues au-delà de tout parallèle avec les pires périodes de l’histoire humaine » [10]. Pour Joel Hagen, l’ajustement, selon Forbes, entre proies et prédateurs sous le pouvoir bénéfique de la sélection naturelle correspond également au principe de la main invisible avancée par Adam Smith [11]. Le terme de « communauté » qu’il utilise est en outre essentiel car « il deviendra un concept fondamental au cours du XXe siècle en suggérant une analogie étroite entre les affaires humaines et les processus biologiques. Le lac de Forbes n’était pas seulement un microcosme de la nature, mais aussi un reflet de la société américaine » [12].

Pour le sociologue Roderick D. Mackenzie (1825-1940) de l’École de Chicago, « les rapports spatiaux des êtres humains entre eux sont déterminés par la compétition et la sélection, et évoluent constamment avec l’entrée en jeu de nouveaux facteurs perturbant les relations de compétition ou facilitant la mobilité » [13]. À partir de 1927, le zoologue britannique Charles S. Elton (1900-1991) reprend, en l’accentuant, le vocabulaire clementsien de « perturbation » et de « compétition », via « la lutte pour l’existence » (à propos de laquelle Clements cite Darwin) entre les espèces. Aux côtés des concepts de community ecology, de pyramid of numbers ou de food chains (chaînes alimentaires), il théorise l’idée d’espèces ou d’organismes invasifs (invasive organisms). Il est également influencé par les idées eugénistes de Julian Huxley (1887-1975), dont il est l’assistant, et d’Alexander Carr-Saunders (1886-1966), dont il est le disciple.

Après 1945, le social-darwinisme recule car il contrevient aux principes idéologiques du bloc occidental démocratique ou du bloc socialiste, tandis que l’eugénisme est discrédité. Il prend cependant d’autres formes, en particulier par une relance du malthusianisme décliné sous la forme de lutte pour les ressources. En géographie, il disparaît de concert avec le déterminisme physique strict, lequel ressurgit cependant à partir des années 1980 sous couvert d’approches écologiques.

L’écologie savante interroge les différents phénomènes qui contreviennent à une vision gladiatrice de la nature (commensalisme, symbiose, coopération…). Elle aboutit de nos jours aux recherches sur « intelligence » des plantes tandis que sa relation avec l’éthologie tire des conclusions diverses selon les auteurs. Sortant des laboratoires ou des grottes philosophiques, elle change de registre en s’impliquant concrètement dans le politique et l’économique de deux façons : la gestion des ressources et la protection des espèces naturelles sauvages ou domestiques.