III - Eclairer le débat… Revenir à la lutte antiraciste
Ardero BADWINS
Article mis en ligne le 10 janvier 2021
dernière modification le 11 janvier 2021

Confessionnaliser l’antiracisme est dangereux

Sous ce titre, Philippe PELLETIER, dans le N° de décembre 2019 du «  Monde Libertaire  » nous explique qu’on assiste « de la part du monde politico-médiatique, à une nouvelle instrumentalisation des pratiquants de l’islam vivant en France et ailleurs... ». Parmi les cibles repérées, il nomme la «  Macronie  » -elle qui a relancé la « question de l’immigration »-, le Rassemblement National -qui e profite de la situation pour amplifier ses attaques, et - les politiciens- qui visent les voix pour 2022…

Pelletier écrit que « la société française ne veut pas voir qu’elle a fabriqué ses propres djihadistes » tout en prenant soin de préciser qu’elles/ils ne sont pas toutes et tous des enfants d’immigrés.

Pour ce qui concerne la question du voile, rappelons que ce n’est pas une pratique figurant dans le Qoran , même s’il s’agit d’un signe religieux coutumier et en même temps d’une oppression indiscutable de la Femme. Et, quand bien même la femme aurait choisi librement de le porter [certaines se considérant effectivement comme libres de le faire], d’autres ne le font que sous influence, ici… ou sous coercition étatique comme en Iran. Pelletier rappelle à cet effet le contenu et la nature du débat sur la liberté théorique et la liberté effective.

« Nous ne pouvons, ni ne devons, éluder la question du contexte (la France n’est pas l’Iran) mais pour autant nous ne pouvons ni ne devons renier nos convictions : lutter contre la théocratie . »

Citons ici Bakounine, lequel s’il lui revint de prendre des positions tranchées au sujet des religions, positions salutaires du reste, dans la mesure où sur le fond et dans le contexte historique qui était le sien, il sût ouvrir le bon chemin. Si en défenseur de la liberté réelle, il ne négligea pas les arguments tels que « "l’impossibilité de démontrer l’inexistence de dieu", "la fragilité contenue dans ce débat", ainsi que "le respect des convictions de chacun" dès lors qu’elles ne deviennent pas oppressives… », en contempteur des religions il se définit comme athée, à partir de sa quête de liberté pour l’humanité.

« Dieu est, donc l’homme est esclave. L’homme est libre, donc il n’y a point de Dieu. Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant, choisissons [1]. »

Prémonitoires -et tellement actuelles- furent ses analyses et les constats qu’il tira de la pratique religieuse, fût-elle sincère :

« (…) le mal qu’ont fait et que continuent de faire encore les croyants sincères, n’est pas moindre. D’abord sans ces derniers, la puissance des hypocrites, tant religieux que politiques, eut été impossible. Les hypocrites n’ont jamais fondé aucune religion ; ils se sont contentés d’exploiter celles que les croyants sincères ont fond. L’ardente sincérité des un s a toujours servi de passeport à l’hypocrisie criminelle des autres. Voilà notre premier grief contre les hommes sincèrement religieux. [2] »

Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : "l’homme fait la religion".

Bakounine, en s’adressant à « ces adversaires de bonne foi (leu démontrait) l’inanité de la croyance en cette autorité divine sur laquelle se sont fondées toutes les autorités temporelles. [3] »

Dans « Dieu l’Etat » [4] Bakounine blâme la cohorte de profiteurs qui utilisent "la crédulité" des croyants à des fins toutes personnelles faites de recherches de Pouvoir et de puissance.

« Il y a une catégorie de gens qui, s’ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l’humanité : prêtres, monarques, hommes d’Etat, hommes de guerre, financiers publics et privés, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, geôliers et bourreaux, capitalistes, pressureurs, entrepreneurs et propriétaires, avocats, politiciens de toutes les couleurs (…) tous répèteront à l’unisson les paroles de Voltaire : "Si dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer" ».

Bakounine ajoutait « Car, vous comprenez, "il faut une religion pour le peuple". C’est la soupape de sûreté »

Marx, dès 1848 [5], ne considérait-il pas « (…) la critique de la religion [comme] la condition de toute critique . »

Il ajoutait « Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : "l’homme fait la religion", ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. »

Avec Pelletier, il convient pourtant de souligner une distinction majeure entre marxisme et anarchisme. Un point de désaccord qui résiste au temps. Pelletier rappelle que, globalement,

« Les marxistes, athées, mettent en place une dictature athée quand ils sont au pouvoir ou bien « tendent la main » aux religions par opportunisme quand ils sont dans l’opposition. » Quant aux « anarchistes, s’ils sont également athées [dans une très large majorité Hakim BEY et Jacques ELLUL qui se disent anarchistes, croient en dieu], ils n’en respectent pas moins les convictions de chacun/e, tout en détruisant l’institution ecclésiastique quand elle opprime (cf. ce qui s’est passé en Espagne 36 avec les débats afférents, Bernanos, Weil, etc.).  »

Un opportunisme marxiste qui, selon Pelletier, se révèle de nos jours dans le recyclage de l’expression «  islamophobie  » et la fumisterie de la « religion des pauvres »

« Ce qui doit bien faire rire "les rois et princes miséreux d’Arabie saoudite, de Jordanie ou du Maroc…" ».

Pelletier, rappelle, comme cela a été dit (en le reformulant), que le concept d’islamophobie est bien un concept démagogique utilisé par des gens qui veulent « confessionnaliser l’antiracisme ». Un concept repris par l’extrême-gauche, par démagogie et opportunisme, dont c’est d’ailleurs l’une des caractéristiques, aimant à brosser dans le sens du poil…

 Concept d’islamophobie, inversions des sens et retour à…la raison !

Quand ceux qui s’arc-boutent au concept d’islamophobie et s’attribuent les qualités de « défenseurs de la veuve et de l’orphelin », ils le font, en délaissant [abandonnant] les objectifs de « l’émancipation ». Une attitude de « défense, de repli, un mode de compensation » vis à vis d’une communauté « celle des musulmans », qu’ils essentialisent en la définissant a priori comme un groupe homogène.

S’appuyant sur un appareil critique fort discutable en la matière, ils produisent un incontestable essentialisme, dans ce sens qu’ils s’emploient à confondre - à assimiler -, Migrant-e-s, Arabes, Maghrébin-e-s ou originaires du Maghreb, etc… avec la communauté « musulmane » dans son entier.

Dans le même temps, le retour du « Religieux » représente une cauchemardesque sensation à la « mode rétro ». Les dégâts qui l’accompagnent sont là pour en témoigner.

Pour les anarchistes, il paraît indéniable que la critique de la Religion [des religions]... doit se penser à partir de l’idée que celle-ci [celles-ci] est [sont] un frein, un obstacle à « l’émancipation des individus ».

Les anarchistes ne se proposent pas d’opposer un "christianisme" « dit tolérant » à un "islam" « jugé rétrograde » !

Aussi, dénoncer toutes les dérives liées à la Religion / aux religions, revient à ne pas se limiter à la seul dénonciation de « l’islamisme » et ses pulsions meurtrières. Il est nécessaire d’englober l’ensemble des religions et d’en critiquer toutes les pratiques autoritaires, les dérives sectaires, l’assujettissement qu’elles s’emploient à nous imposer au travers de dogmes insensés et corrupteurs…
Cette critique des religions reste l’alpha et l’oméga de toute société qui a pour but l’émancipation telle que le socialisme libertaire originel voulait construire.
Ajoutons qu’en appelant au rejet de l’ « obscurantisme » religieux nous n’omettons pas d’y adjoindre cette autre religion faite de « citoyennisme » de « reconnaissance Républicaine » et d’ « allégeance à la démocratie » comme horizon indépassable de notre monde. Quant au système social imposé qui va avec, il s’avère exécrable et inique pour la grande majorité des individus.

 Sans concession contre tous les racismes et tous les obscurantismes
C’est sous ce titre qu’une tribune libre [signée par une douzaine de militant-e-s de l’UCL] [6] est parue dans le N° 300 du mensuel «  Alternative Libertaire  » de décembre 2019. Ils-elles tendent à critiquer la présence de leur organisation à la manifestation parisienne du 10 novembre 2019 contre l’Islamophobie, aux côtés du « … du NPA , du CCIF et de la plate-forme LES Musulmans  » [7].
Il y est écrit
« L’actualité sanglante de la fin octobre nous imposait de lutter avec vigueur contre la vague d’agressions racistes visant les musulman-e-s et émanant du R.N., des Républicains, puis récupérée de manière opportuniste par une partie du gouvernement (…) »
Après avoir précisé que la polarisation du débat « sur ces questions arrangent bien Macron » dans la période, les militant-e-s prennent soin de préciser comment « le racisme est utilisé par les classes dominantes pour diviser les classes exploitées  ».
Ils-elles considèrent que l’appel fait allusion à « l’islamophobie en soi et ne la restitue ni dans le contexte indépassable de la lutte des classes ni dans son histoire postcoloniale ».
Elles et ils poursuivent en précisant que « les réactionnaires assimilent tou-te-s les descendant-e-s de l’immigration postcoloniale à une religion : l’islam. »
Au contraire, les militant-e-s en question pensent « que c’est l’expérience de l’exploitation capitaliste et des discriminations racistes qui fondent cette identité commune (…) »
Après l’intertitre « CONTRE LA DIVISION DES EXPLOITÉE-S » il est écrit que « le communautarisme et les religions sont une autre voie pour diviser artificiellement les exploité-e-s »
« (…) On ne peut pas combattre le racisme en nous alliant à des forces politico-religieuses. »
Pour étayer leurs arguments, ils citent BOURDIEU
« Eviter de tomber dans cette sorte de complaisance à base de culpabilité qui, autant que l’essentialisme raciste, enfonce ou enferme les colonisés ou les dominés, en portant à tout trouver parfait, à tout accepter de ce qu’ils font au nom d’un relativisme absolu, qui est encore une forme de mépris ».
Ecrivant que d’un point de vue de classe, « soutenir "les musulmans" comme un ensemble homogène est analogue au "campisme" géopolitique qui vie à soutenir toutes les puissances opposées à l’impérialisme américains », les militant-e-s critiquent la présence de « la plateforme LES Musulmans » en précisant les parcours plus que douteux dans la liste de ses fondateurs.
On trouve pêle-mêle une justification du viol conjugal ; un imam qui prône la liberté pour les fillettes de 7 ans de porter un "burqini". S’ajoutent à la liste un soutien d’Erdogan qui explique que «  la Turquie ne bombarde pas les Kurdes mais des groupes terroristes ».
Il y a aussi celui qui a déclaré
« La liberté, c’est de se balader à moitié nue dans les rues et n’être qu’un objet de tentation […] La liberté de l’Occident passe par le meurtre, par le biais de l’avortement » et estime que le shabbat est « une punition qu’Allah inflige aux juifs ».
Un dernier exemple de cette liste d’individus peu fréquentables, un imam qui signait avec d’autres imans, en 2013, un appel à participer aux manifestations tout en énonçant
« Si au nom du seul principe d’aimer, il devient légitime de s’arroger de bouveaux "droits", qu’auront-nous à répondre envers ceux qui souhaiteront la reconnaissance de l’inceste ou de la pédophilie »
Le concept d’islamophobie, dans la mesure où il ouvre sur des différences de définitions, d’approches, et de sens est bien, comme l’a rappelé à bon escient Philippe Pelletier, « un concept démagogique utilisé par des gens qui veulent confessionnaliser l’antiracisme ».
En lieu et place d’une hypothétique lutte contre l’islamophobie, nous devons recourir à la lutte contre le racisme, lutte basée sur des convictions de classes, anticapitalistes, antiétatiques, avec des dimensions égalitaires et de solidarité. Elle doit se fixer comme but, l’avènement d’une société débarrassée des diverses strates de domination, sans oublier la « domination religieuse ».
Ardero BADWINS