I. Postmodernisme
Edward SARBONI
Article mis en ligne le 10 janvier 2021
dernière modification le 25 janvier 2021

Modernisme et pensée moderne

    • En quelques traits la pensée moderne s’articule autour des notions de rationalisme [la Raison]. Elle se nourrit des apports de la Science, de la pensée scientifique et du progrès qui en découle. Elle se propose de favoriser l’Emancipation humaine dans le but de donner un sens à l’Histoire. La libération de l’Humanité et de favoriser la dignité de l’Homme et de sa condition.
    • L’émancipation humaine devenant en somme une catégorie universelle, une notion collective englobant la quête émancipatrice des individus…
    • Dans ce sens, l’émancipation humaine peut s’interpréter, comme vecteur, à la fois "objets" et "sujets" de la prise de conscience de l’aliénation que subissent les individus confrontés qu’ils sont à l’Autorité, à l’absolutisme des Etats et à l’Exploitation des individus liée au Capitalisme.

L’émancipation humaine est à la fois une ambition, une motivation, un objectif, et une invitation à la Lutte nécessaire -Instrument et Moyens- contre toutes les dérives et toutes les prétentions contenues au sein du Pouvoir [quel que soit le pouvoir] et contre toutes les formes que peuvent prendre les systèmes de domination…

En résumé, le modernisme considère,
- Qu’il existe une nature humaine qui est originellement bonne dans ses fondements…

- Que l’histoire est orientée et s’oriente selon un principe de progrès, celui-ci dérivant du progrès des sciences et des techniques…

  • Enfin, que le « Pouvoir » est un concept relationnel et qu’il est, par essence, une substance qui se trouve concentrée dans l’Etat, le Capital ou l’Eglise. « L’autorité » qui en découle peut, elle, être assimilée à une émanation du Pouvoir-Institution. Pour finir, La « violence » est l’usage mis à profit par le Pouvoir, une scélérate mise en œuvre fruit du passage à l’acte.
Définir « Le Postmodernisme… »
    • Le postmodernisme pourrait ne se vouloir qu’en tant que continuité, approfondissement voir dépassement de la pensée moderne !

Il n’en est rien. Incontestablement, le postmodernisme [la postmodernité] de notre temps, marque une rupture d’avec la modernité.

Marc GONTARD [1] précise, à propos du postmodernisme que, pour lui, le concept s’écrit en «  un seul mot  », sans tiret, contrairement à l’usage d’un Henri MESCHONNIC [2] , l’un de ses adversaires notoires ou d’un Christian RUBY [3]. qui a tenté la synthèse postmoderne / néo-moderne.

Gontard précise que ce choix orthographique tend à définir le néologisme ainsi formé comme
« Un concept spécifique qui échappe au pessimisme d’un préfixe barrant l’horizon du siècle sur un mot composé dont l’aporie désigne la fin d’un indépassable. »
 [4]

Le postmodernisme auquel postule Marc Gontard, n’est donc pas un anti-modernisme mais « un constat critique des dévoiements du projet moderne, dans le sens d’un dépassement ... »

La question d’emblée est donc bien de savoir si le postmodernisme s’inscrit dans « un dépassement » ou bien dans un « renversement total », en quelque sorte un aggiornamento des fondamentaux modernistes ?

Depuis une quarantaine d’années environ, le postmodernisme a assimilé l’idée qu’un "Homme fondamentalement différent" était en train d’émerger, un Homme postmoderne qui délaisserait l’essentiel de ce qui a « construit » son prédécesseur et de ce qu’il a fait.

Ainsi naitrait l’idée qu’il faille relativiser, à l’instar de cet Homme postmoderne, la raison au gré de ses sentiments et de ses émotions.

L’Homme postmoderne ne se préoccupant plus de son statut d’individu pour s’ouvrir à une nature plurielle et oubliant sa dimension de citoyen pour mieux se consacrer à sa tribu

La postmodernité peut, de ce fait, être considérée comme un concept relatif et relationnel.

•VAN DOREN [5] déclare que la postmodernité, c’est la défiance vis-à-vis du de la science, du progrès, de la rationalisation et de l’émancipation.

Pour autant, il paraît difficile de dire ce que cela implique vraiment. Il paraît tout aussi ardu d’affirmer qu’un « Etre » fondamentalement différent serait en train d’émerger et que cette « réalité » pourrait être réellement assimilée par tout un chacun. En fait un « Etre » postmoderne qui délaisserait l’essentiel de ce qui a construit son prédécesseur.

•Arnold TOYNBEE [6], en premier, a suggéré en 1934 d’appeler l’histoire de l’Occident après 1875 « l’âge postmoderne ». Mais le terme pourrait même remonter encore plus loin…

Par ailleurs, il est possible d’affirmer que le point de départ du débat "autour du postmodernisme" est fourni par l’essai du philosophe français Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, paru en 1979, aux éditions de Minuit.

C’est ainsi qu’à l’abord de ce concept, on découvre la diversité, la pluralité et par-dessus tout l’inconsistance des prétentions qui lui sont associées et, c’est une grande perplexité qui nous submerge.

•Pour LYOTARD, l’opposition entre modernes et postmodernes passe par « une remise en cause du discours de légitimation des règles du jeu ainsi que des institutions qui régissent le lien social ». Il nomme « métarécit » ce discours qu’il considère comme une "affabulation", discours qu’il dit « se cacher derrière une justification scientifique… »

Lyotard ajoute que « la totalisation de l’expérience historique humaine » serait philosophiquement erronée, dans le sens qu’elle ignorerait « le caractère hétérogène des événements qui constituent cette expérience ». Cela aurait, selon lui, conduit à des tentatives politiques désastreuses, répressive vis-à-vis de « cette diversité » et aurait conduit à «  des résultats [tel que] l’Holocauste et/ou l’Archipel du goulag . »

Chez Lyotard, l’idéologie sous-tendue par « la fin de l’Histoire » équivaut à généraliser la « défaillance d’une partie de l’idéologie moderne » pour en faire de facto « la faillite de tout ce qui découle de cette idéologie… »

On voit clairement poindre dans le discours de Lyotard, sans, les nommer, les éléments du discours du Pape Jean XXIII lorsqu’il définit par Aggiornamento une « adaptation d’une institution aux contraintes du monde contemporain ».

Parmi les textes qui définissent la dimension postmoderniste, il faut dégager l’élaboration d’une critique globale de la raison, ayant, dans les années 1960, pour promoteurs, un groupe de philosophes français parmi lesquels figurent, DELEUZE, DERRIDA et FOUCAULT

Pour ces derniers, la philosophie moderne occidentale aurait conçu comme « le sujet de la pensée, le moi individuel, entraînant à la suite, un amas incohérent de pulsions et de désirs ».

Les écrits de ces trois grands penseurs, en y apportant une « caution intellectuelle », ont favorisé le milieu ambiant dans lequel la théorie postmoderne a pu s’épanouir.

La place de l’individu-sujet
    • Dans la modernité, le sujet est conscient, rationnel et volontaire [il est considéré comme autonome et universel]. Il est doté de cohérence et de stabilité, choses qui lui assurent une manière équilibrée « d’être et de faire ».
    • Dans la postmodernité il est plutôt un individu errant de façon émotive au gré des mouvements d’opinions.

Concernant l’existence de Dieu, au seul argument ontologique [7] proposé par la pensée moderne, à savoir ce qui recouvre son existence (ou son inexistence), le point de vu postmoderne assure que « l’existence de Dieu ne se veut pas nécessité théorique ». Elle n’existe qu’au travers de la seule raison pratique. Ici, Dieu et l’immortalité de l’âme ne relèvent pas du domaine de la connaissance, mais ce sont des « conventions nécessaires à la raison pratique et à la Morale ».

Les postmodernes laissent entendre que « la liberté est formelle et limitée par les conditions d’existence de la classe sociale à laquelle on appartient ». Pour eux, le fait de « proclamer l’existence d’un sujet libre et conscient » est considéré comme un leurre idéologique. Un leurre qui empêcherait, selon eux, les prolétaires de s’organiser et de lutter pour changer la société.

Situer la place de « la Raison »…
    • Le sujet moderne n’est pas séparable de la raison. Il se connaît lui-même et connaît le monde au travers de la raison. « La rationalité permet d’accéder à l’objectivité  ». Le mode de connaissance mis en œuvre par le sujet rationnel, c’est la science. C’est elle qui peut fournir des vérités universelles sur le monde, indépendamment du sujet.

Le savoir produit par la science est considéré comme « la vérité ». Pour la modernité, l’articulation entre le savoir et la vérité devrait conduire l’humanité vers le progrès. Ainsi, les hommes et la société sont perfectibles. Les institutions humaines et les pratiques peuvent être analysées par la raison et être améliorées.

La science, neutre et objective, est donc le paradigme [8] de toutes les formes de savoir et, la référence à la raison est une des caractéristiques centrales de la modernité. En conséquence, la question du progrès social est liée à deux facteurs :

• Les avancées de la science et de la technique…

• Le développement de la démocratie.

La modernité faisant suite à l’idéal développé par les philosophes des Lumières, va engendrer

• La lutte contre l’arbitraire de l’autorité,

• Le combat contre les préjugés et contre les contingences de la tradition avec l’aide de la raison.

    • Si, dans le modernisme, il est admis comme « vérité » uniquement ce qui peut faire l’objet d’un examen critique par la raison, après une démonstration strictement rationnelle, à l’inverse pour le postmodernisme ce qui est admis relève « du règne du sensible, de l’émotion et de la doxa [9] ».

L’émotionnel est rétabli dans ses facultés :

« Le quotidien et ses rituels, les émotions et passions collectives, symbolisées par l’hédonisme, l’importance du corps en spectacle et de la jouissance contemplative, la reviviscence du nomadisme contemporain, voilà tout ce qui fait cortège au tribalisme postmoderne. [10] »

La notion de communication semble être un corollaire de cet aspect de la postmodernité. Elle s’entend avant tout comme « présentation et diffusion de masse sous le meilleur angle possible ».

Il n’est pas excessif de considérer cette communication comme une « variante de la publicité ».

« La dimension démocratique… »

• Le concept de « démocratie » est important pour le modernisme !

A l’égal, dans le contexte postmoderne, cette notion ne fait pas débat  ! Elle se veut, avant tout, mise en œuvre…

• Sur cette question, personne ne consent à vouloir revenir en arrière, mais ce qui fait débat, c’est le fait que la « démocratie soit limitée, pour ce qui concerne le cadre de la citoyenneté. » Il est bon d’insister sur le fait que les éléments marqués d’un certain pessimisme, comme la perte de repères ou la crise du sens, viennent encombrer l’analyse postmoderniste de la démocratie.

Concernant le Pouvoir, les analyses liées à la postmodernité se consacrent à sa compréhension, à son fonctionnement et à ses relais. Le caractère démocratique est questionné au travers de nouveaux concepts comme celui de la biopolitique [11], celui de l’ethnocentrisme [12] ou celui du genre [13].

Les questions se sont déplacées pour aller au-delà de la forme autoritaire ou non des institutions politiques.

M. Foucault dans son livre « Surveiller et punir », explique le passage du châtiment corporel à l’encadrement des comportements, à la morale et au contrôle des esprits. Derrière la façade démocratique apparaît la surveillance...

L’universalité et de la Raison

• Pour le modernisme, l’idée d’Universalité est fortement liée à la Raison, celle-ci est partagée par tous les êtres humains. Elle peut s’élever au-dessus des situations particulières pour ne retenir que ce qui est fondé en raison. Elle peut servir de point d’appui au progrès et conduire au bonheur de l’humanité. Par l’Education, les humains sont censés accéder à l’universalité et peuvent se penser dans l’unité du genre humain par-delà leurs particularités.

• Les critiques postmodernistes de cette universalité la désignent comme « une utopie, un idéal qui cacherait l’ethnocentrisme et le colonialisme impérialiste ». Le postmodernisme affirme que toute connaissance est relative et que cette connaissance est le résultat d’une vision du monde issue des conditions sociales, de la « Civilisation occidentale »…
Une connaissance qui serait « socialement construite ». A partir de cet axiome, l’objectivité du savoir scientifique ne représenterait donc qu’un « leurre ». Ainsi tout se vaudrait ! Entre mythe et légende il n’y aurait pas grande différence. Choisir l’un ou l’autre ne serait qu’une question de choix ou de goût.

Le postmodernisme assène qu’« il n’y a pas de vérité universelle mais il y a une multiplicité de vérités ».

Mais alors, si un pareil constat était établi, cela ne devrait pas nous conduire au relativisme postmoderne, mais au contraire, cela nous conduirait à affirmer [ré-affermir] les convictions dans un universalisme libertaire.

Quand il est établi que de nombreuses revendications communautaires triomphent et se revendiquent comme autant de revanches de l’opprimé sur l’oppresseur, les débats communautaristes qui surgissent deviennent autant d’outils servant à désagréger le corps social, en faisant de chacun de nous les responsables des crimes de nos ancêtres.

Sans le moins du monde oublier, et encore moins nier, les crimes qui parsèment notre histoire, il paraît essentiel de pouvoir encore et toujours faire de l’histoire plutôt que de dispenser de la morale !

Les postures relativistes deviennent le fondement d’une affreuse compétition où chacun sûr de son droit cherche à l’opposer à celui d’autrui.

Le relativisme postmoderne

• Il s’agit d’un relativisme ethno-centré et socialement marqué qui se sert du « relativisme culturel » pour nier toute référence à l’universalisme. Il se pare de la critique de l’ethnocentrisme pour maintenir, par l’utilisation de la différence, une hiérarchie fondée sur la culture.

Il n’est pourtant relativiste qu’en apparence, car il juge par rapport à son propre centre de valeur, qu’il considère implicitement comme supérieur. Cette nouvelle version du « droit du plus fort » ne pouvant s’affirmer ouvertement, passe par le relativisme et la culture.

Ainsi va naître «  un renversement dans la justification de la hiérarchie », en passant de la nature à la culture et/ou de la métaphysique au relativisme postmoderne.

• Du point de vue de celles et ceux qui ne sombrent pas dans un postmodernisme réducteur et destructeur, en nous appuyant sur la relativité, nous pouvons penser un rapport entre l’universel et la singularité des situations, entre l’unité humaine et sa diversité.

Eduardo COLOMBO, qui a fort bien synthétisé cette problématique et ses enjeux, écrit :

« On ne peut pas affirmer que « les valeurs » sont universelles, mais nous pouvons dire que certaines valeurs doivent être postulées comme universelles et d’autres reconnues comme relatives à des situations historiques ou locales particulières (…) »

La science

• Pour le modernisme, on l’a vu, la science est le modèle de la connaissance. Ce sont la science et la technique qui fondent la base du progrès.

 Dans le cadre du postmodernisme, c’est le concept de techno-science qui devient plus pertinent. La recherche étant orientée vers le développement technique, d’où la difficulté à séparer les deux domaines.

Un des modèles postmodernes est celui des ordinateurs et du réseau. Il est appréhendé comme un ensemble computationnel et connexionniste. Dans ce cadre, le "vivant" et "les relations humaines" sont envisagés sous l’angle de systèmes d’informations. Une des sources de ce modèle est la cybernétique. Le modèle connexionniste est aussi une façon de voir et de développer les liens entre les humains.

« Exister avec et par le réseau est devenu un mode d’être de la postmodernité. »

Le rhizome est une antigénéalogie [14]

« Contre les systèmes centrés à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le Rhizome est un système a-centré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états. »