II. Laudateurs du postmodernisme versus post-anarchisme…
Edi Nobras
Article mis en ligne le 12 janvier 2021
dernière modification le 17 janvier 2021

—* Michel MAFFESOLI est un sociologue postmoderne classé à "droite" qui déclare que les diverses institutions ne sont plus ni contestées ni défendues. Elles sont tout simplement "mitées", et servent de niches à des micro-entités fondées sur le choix et l’affinité.

« Affinités électives que l’on retrouve au sein des partis, des universités, des syndicats et autres organisations formelles, et fonctionnant selon (leurs propres) règles ».

Il énonce ainsi une suite de « Tribus religieuses, sexuelles, culturelles, sportives, musicales » qui seraient d’un nombre infini.

S’il ne considère pas comme « opportun » de parler de la fin des idéologies, en revanche il constate leur « transfiguration ». Elles prennent écrit-il « la figure (…) de petits récits spécifiques, propres, bien sûr, à la tribu qui en est détentrice. »

    • Michel ONFRAY, philosophe postmoderne surfant sur tout ce qui bouge -idées diverses ; plateaux télé ; déclarations contradictoires ; théories fumeuses etc.- a déclaré avec peu de sérieux que le « fascisme casqué, armé, botté a fait son temps en Occident. La domination politique s’effectue plus subtilement avec des instruments plus fins et des acteurs moins repérables. » S’il est vrai que le fascisme diffus et "rhizomique" est à l’ordre du jour, il n’a pas pour autant remplacé celui qu’Onfray lui-même a qualifié par ailleurs de « macrologique ». Un fascisme centralisé, bureaucratique, administratif et étatique…

Onfray a fait du « Onfray » en écrivant que « le pouvoir est maintenant partout »…

Errant au sein d’une pensée galactique, il nous a dit distinguer « le capitalisme du libéralisme », et « désespère qu’on confonde souvent les deux termes ». Peut-être a-t-il sous-entendu qu’un capitalisme mâtiné d’une « sauce libertaire » (ou libertarienne ), pourrait faire son miel…

    • Daniel COLSON [1], nous a propose un regard circonstancié sur « l’anarchisme d’aujourd’hui ».

Il en a profité pour nous servir son antienne préférée en insistant sur le « divorce de plus en plus profond (et qui ne date pas d’aujourd’hui) entre d’une part l’anarchisme officiel , les organisations anarchistes, l’idéologie anarchiste, l’identité anarchiste, et d’autre part des mouvements sans étiquettes précises que les pouvoirs publics (auxquels il arrive de ne pas se tromper) désignent parfois - pour leurs franges les plus radicales - du beau terme «  d’anarcho-autonomes  ».

Pour lui, l’anarchisme est « chosifié et se réduit une rhétorique simpliste, de la langue de bois ». Seuls à ses yeux, les « anarcho-autonomes » et les « non organisés spécifiquement » pourraient jouer un rôle.

Le tri qu’il opère entre les anarchistes favorise les militant-e-s « qui se disent ou non libertaires et (…) qui traduisent en acte une logique libertaire » et à l’inverse, il désavantage « ceux qui profitent des rassemblements et du grand nombre d’individus » dans le seul but de « les ranger derrière leurs banderoles » !

Tout aussi allègrement, Colson affirme que « les textes des Proudhon, Bakounine » et « l’engagement dans les luttes de très nombreux militants » garantiraient l’axiome selon lequel «  la pensée libertaire n’a jamais cessé de dénoncer les fondements de la modernité bourgeoise et capitaliste  ».

La critique et la dénonciation des pièges et des mensonges qui peuvent être contenus au sein de la modernité, ne valent pas pour autant, comme serait enclin à l’affirmer Colson, la condamnation en totalité du Modernisme par les anarchistes ! Rappelons que l’anarchisme n’a pas fait de la modernité un ennemi, mais qu’il a permis, a contrario, la mise en cause des faiblesses et des limites qui y étaient contenues. Il a ainsi contribué à les analyser et à proposer des solutions, idéologiques, éthiques et pratiques qui peuvent permettre de dépasser ces faiblesses.

Ainsi l’anarchisme peut s’inscrire dans une « modernité retravaillée », dans laquelle l’ordre social et l’ordre économique ne peuvent être des lieux (et des institutions) de domination pour l’homme, individuellement et collectivement. L’action directe, le fédéralisme, l’autonomie, l’autogestion- étant autant d’outils (de moyens) qui doivent permettre l’émancipation des êtres humains.

Parmi celles et ceux qui critiquent le postmodernisme et le post-anarchisme.
    • Les théories postmodernes devraient, selon SYLVAIN [2], être critiquées pour ce qu’elles créent comme illusions et distorsions dans la pensée libertaire actuelle (d’hier à aujourd’hui).

Les déclinaisons « foucaldiennes » sur la théorie du pouvoir sont à l’origine du post-anarchisme. En effet, si le pouvoir promeut de « Institutions coercitives » il infère aussi « les rapports sociaux qui diffusent des normes ». A partir d’un tel cet axiome, « la suppression de l’État ne signifierait pas le dépassement de toute forme de domination, préalable pourtant indispensable ».

M. Foucault a laissé supposer que « la société postrévolutionnaire se devrait également de transformer "qualitativement" les rapports sociaux. »
Un premier questionnement peut incontestablement nous tarauder l’esprit. Ainsi, « une fois l’Etat aboli, il serait nécessaire de pousser plus avant, afin de changer en profondeur les rapports sociaux  ? »

Cette affirmation, même si elle contient une part de justesse quant à la nécessité de s’attaquer aux divers contenus des rapports sociaux, peut paraître tout de même bien légère. En effet que devient dans l’esprit de Michel Foucault « la période qui nous séparerait de l’abolition de l’Etat » ? Est-ce que nous y parviendrons par une opération de « l’esprit saint », ou bien serait-ce l’aboutissement de longues luttes individuelles et collectives ? Etapes bien évidemment frappées du sceau de l’idéologie libertaire, anarchiste, puisqu’il s’agit là de l’abolition de l’Etat ! Evidemment non !

Puisque « l’esprit saint » n’est que pure affabulation, il faudra bien passer par les étapes et les luttes nécessaires à l’abolition du dit Etat. Aussi, paraît-il logique de penser que ces luttes individuelles et collectives et les étapes qui nous conduiraient à l’abolition de l’Etat, seraient faites par des individus qui ne reprendraient pas à leur compte les rapports sociaux hiérarchisés et inégalitaires existants ! Des individus qui auraient, de manière préalable, proposé et fourni de nouvelles manières de socialiser l’ensemble des rapports individuels et collectifs. Les processus qui nous conduiraient à cette disparition de l’Etat, prendraient en compte l’intégralité de la lutte contre tous les systèmes de domination et contres toutes les dominations qui peuvent en découler

Foucault s’est, par ailleurs, trouvé épinglé a propos de son « image d’intellectuel militant lucide » passablement écornée, et de ses « louvoiements » qui le conduisirent à soutenir, en 1968 et à la suite, le «  communisme orthodoxe des maoïstes  » pour, plus tard, «  défendre les Droits de l’Homme  » puis, en bon "idiot utile" cautionner intellectuellement «  la contre-révolution islamiste en Iran . »

L’imposture contenue dans ce « post-à peu près », celle qui se pare de l’idéal anarchiste ne fait rien moins que de véhiculer un discours creux enrobé d’une phraséologie et d’une radicalité pseudo révolutionnaires.

Pour Sylvain, « le post-anarchisme accompagne le néolibéralisme avec la dissolution du projet universel dans les revendications identitaires particulières. »

L’idéologie post-anarchiste relègue la perspective d’une rupture révolutionnaire derrière les réseaux de micro résistances. Autant dire dans une impasse certaine.

Postmodernisme et déclinaisons sociétales

• Des libertaires contre l’islamophobie
Outre le renvoi nécessaire à l’article sur l’« Islamophobie » il est nécessaire de dénoncer le contenu et le style outranciers de ce libellé [3]. Si son contenu dénonce de manière justifiée une réalité indiscutable de rapports sociaux dégradés et iniques, très rapidement il tombe dans un amalgame outrancier.
En se rangeant de manière bien légère et hasardeuse derrière des « à-peu-près idéologiques » :
Le texte mélange les idées et positions des racistes et fascistes [toutes choses qui traduisent dans le réel, le rejet global de l’Arabe (Racisme ; Xénophobie ; rejets culturel et cultuel ] avec les critiques de «  celles et ceux qui critiquent l’Islam au même titre que toutes les autres religions  ».

En produisant cet amalgame, le texte critique un « marqueur important de la Domination parmi les systèmes de domination … ». Pourtant la critique des Religions équivaut à celles « de l’l’Etatisme et du Capitalisme… »
A contrario de ce qui est contenu au sein de cet appel, il semble judicieux et nécessaire de porter une critique générale des religions, incluant l’Islam, sans pour autant que cette inclusion nous range dans la case bien discutable d’une hypothétique « Islamophobie » !
La dommageable influence du postmodernisme sur une partie importante de l’extrême-gauche, des alternatifs et des libertaires est ici explicite. Ce courant tend le plus souvent à faire prendre des positions à la fois incongrues, surprenantes et, souvent même, réactionnaires.

Ce que cela révèle en l’occurrence c’est que le "postmodernisme" ne contient plus en germe « de critique des religions », et qu’au détour d’un renoncement idéologique, il s’emploie à dénoncer « des formes d’oppression que peuvent prendre les phénomènes religieux ». Le postmodernisme s’accordent ainsi à penser que les religions et les textes sacrés ne seraient plus critiquables en soi, pour ce qu’ils sont et ce qu’ils disent, mais que seules certaines manifestation de cet esprit religieux le seraient ?

Pour conclure cet aspect particulier de la pensée postmoderne, il faut dénoncer cette logique inquisitrice qui consiste à déclarer que ceux qui critiquent l’islam, au même titre que TOUTES les religions, seraient « islamophobes » et donc… « racistes », à partir des intentions que le postmodernisme leur prête, sans commencer à fournir le début d’une preuve…

Critique de l’identité hétéro-normée
C’est incontestablement une proposition pertinente. Le hic c’est que la nouvelle définition devient le moyen privilégié, et finalement le seul moyen légitime, pour s’affirmer, pour être libre.

L’identité sexuelle est appréhendée en dehors de tout autre déterminisme, notamment économique.

Plus discutable encore, l’élément constitutif de l’oppression et de la répression sexuelle, n’est plus issu d’un ordre général de cette répression, mais est défini par des critères applicables à des catégories d’individus : Blancs , masculins , hétérosexuels . Il n’est plus question ici de "riches" et de "pauvres", mais, par un raccourci saisissant, l’anathème est rejeté sur l’homme blanc. L’homme blanc "dominateur" devient un raccourci outrageant quand toute une partie (et non la moindre) de ces personnes vivent des vies d’exclus, paupérisés à l’extrême, et de ce fait, ne pouvant jamais être considérés comme des dominateurs.

De telles dérives, génératrices des pires divisions, tendent ainsi à culpabiliser ceux qui s’emploient à lutter et à se révolter contre tous les systèmes iniques et toutes les dominations qui y sont rattachées.

Ici la logique identitaire dénie tout ce qui est inhérent à l’appartenance de classe. Elle délaisse même tout ce qui découle de l’oppression fondamentale résultant des rapports de production capitalistes.

Légèreté de la « critique postmoderne »…

Si la modernité est consubstantielle au capitalisme, les conditions économiques inhérentes à celui-ci, et qui lui permettent un "développement exponentiel" et des "régulations diverses", se doivent de faire l’objet d’une impérieuse et inéluctable critique. Cette critique est la matrice de toutes les critiques qui seraient dirigées contre des périodes et des moments de ce même Capitalisme. Les diverses critiques, qu’elles prennent un aspect « réformiste » ou bien « radical », concernent par dessus tout « les conditions économiques et sociales qui lui sont consubstantielles, associées et/ou inséparables. »

Elles font l’objet, au sein de la pensée « moderne » d’une impérieuse et inéluctable attention. Elles fondent même la centralité des préoccupations égalitaires et humanistes contenues au sein du modernisme !

En abordant le développement exponentiel du capitalisme, ses régulations [dérégulations] diverses, ses moments et ses périodes, la critique de ce système inique se veut la « mère » [la matrice] de toutes les critiques portées à son encontre par le modernisme ! Le concept de «  Lutte des classes  » en est la traduction la plus limpide.
Or, la critique de la modernité portée par la postmodernité, en éludant cette réalité, ne propose et n’offre qu’une atomisation, un éclatement ! Toutes choses qui « conduisent » à la coexistence d’identités plus ou moins compatibles entre elles et qui laissent croire qu’il n’en résulte aucune contradiction. A cela s’ajoute l’abandon

- de la problématique de l’exploitation au bénéfice d’une analyse centrée sur les rapports de domination…
- de l’universalisme au profit de la défense de particularismes…
- du prolétariat révolutionnaire et universel…

Toutes ces choses conduisent des militants « dits radicaux » à s’éloigner et même à se situer aux antipodes du projet émancipateur qu’ils prétendent porter.

La pensée postmoderne, confrontée à la réalité de la lutte des classes ne propose et n’offre qu’une alternative faite d’atomisation et d’éclatements ! Toutes choses qui « conduisent » à la coexistence d’identités plus ou moins compatibles entre elles et qui laissent croire qu’il n’en résulte aucune contradiction systémique.
Poser de nos jours, la question de l’universalité, dans ses fondements comme dans ses projets de transformation radicale de la société, correspond à une incontournable nécessité pour celles et ceux qui partagent encore un horizon révolutionnaire.