II - Zone à défendre
Serge Aumeunier
Article mis en ligne le 2 février 2021
dernière modification le 9 février 2021

« La passion de vivre qui renaît sans cesse, abandonne un territoire dévasté, se le réapproprie, multiplie les occupations de zones à défendre », Raoul Vaneigem.

Une micro-société contestataire et solidaire se met en place, basée sur l’autogestion et de l’autosubsistance.

Contre l’aéroport et son monde
Alors que l’État vante un futur aéroport à « Haute qualité environnementale », les opposants expliquent qu’il participe à la « Métropole Grand Ouest », outil au service de la mondialisation néo-libérale qui met en concurrence acharnée des territoires multipliant les « Grands projets inutiles et imposés » (GPII) : « La vie des gens est décidée par avance par des ingénieurs et des architectes qui vont imposer aux autres où sont les commerces, les logements, les aéroports... ».

un refus vieux de 50 ans de voir se construire un énième projet nuisible.

Après le « Camp action climat » et la « Semaine de la résistance » d’août 2019 qui rassemblent plusieurs milliers de personnes, des cabanes au sol ou dans les arbres fleurissent pour « lutter contre l’aéroport et son monde  ». Rejoignant les militants locaux, les « zadistes » s’installent en priorité dans la partie sud de la zone, là où doivent démarrer les premiers travaux :

« Là tout se mêle : un refus vieux de 50 ans de voir se construire un énième projet nuisible, la transition chez les paysans de ce combat d’une génération à l’autre, la lutte pour la préservation de terres agricoles, boisées et bocagères, des espèces vivantes, la rencontre entre des gens de tous âges, et cultures diverses, mais également la richesse d’une expérimentation sociale exceptionnelle par son ampleur ».

Au lieu-dit « Les Planchettes », une « cabane de la résistance » accueille assemblées hebdomadaires, cantine collective, guinguette, bibliobus, « non-marché » à prix libre. Un bulletin « Lèse-béton » est distribué aux alentours.

Cabane Forêt
Cabane nautique
César
Chat Teigne

En 2011, des agriculteurs locaux rencontrent le réseau « Reclaim the fields », dont le but est d’encourager à rester ou à retourner en milieu rural, de promouvoir l’agriculture paysanne ainsi que des modes de vie alternatifs. Une campagne d’occupations par des paysans sans terre est organisée.

Pour s’opposer aux débuts des travaux se complètent recours juridiques et succession d’actions directes.

César et Astérix dans le bocage

De nouvelles activités démarrent, tels le maraîchage au « Sabot » et la boulangerie du « Collectif des Cent chênes ». Le soutien, d’abord local, devient national :

→ Les « Trois jours de résistance » de juillet 2011 accueillent 15 000 personnes,

→ des actions de soutien ont lieu un peu partout en France, visant notamment des locaux du Parti socialiste,

→ un cortège de tracteurs et vélos, parti de NDDL, est accueilli à Paris par de nombreux manifestants... et par les micros de Radio Libertaire (émission du 28 novembre 2011 sur le site https://trousnoirs-radio-libertaire.org).

L’État enrage et décide en 2012 de « rétablir l’ordre républicain et d’en finir avec les ultras et les voyous  » : présence policière massive, contrôles d’identité, fouille des véhicules, procès contre des paysans refusant de céder leurs terres. En réaction, 10 000 personnes et 200 tracteurs défilent à Nantes. En mai, Jean-Marc Ayrault est nommé Premier ministre et Manuel Valls Ministre de l’Intérieur : pour faire place nette avant le début des travaux, une intervention musclée est planifiée pendant plusieurs mois à la Préfecture.

L’« Opération César » démarre le 16 octobre : une légion de 2 000 policiers, peu habitués à patauger dans la boue, est envoyée au petit matin « nettoyer » 150 « zadistes » et leurs soutiens extérieurs. Le préfet se vante devant les médias aux ordres, convoqués pour relayer sa propagande : « Dès 10 heures tout est terminé ! ».

En réalité, la « guérilla bocagère » oppose une résistance acharnée aux pandores embourbés : barricades défendues jour et nuit, palissades en bois, fosses en travers des routes. Les images des onze lieux détruits par les flammes et les pelleteuses, de gendarmes et CRS provoquant des dizaines de blessés, renforcent encore la mobilisation.
L’« Opération Astérix » se poursuit pendant plusieurs semaines et le 17 novembre 40 000 personnes « fourches, poutres, planchettes et outils en mains » participent à la réoccupation du site et à la construction collective de cabanes à « La Châtaigneraie » : écouter l’émission de Radio Libertaire du 19 novembre 2012 sur le site https://trousnoirs-radio-libertaire.org

Le 23 novembre, après une déclaration de Manuel Valls : « Il est hors de question de laisser un kyste s’organiser de façon durable », une nouvelle expédition contre les groupes gaulois est lancée avec une cohorte de gendarmes mobiles qui pénètrent avant l’aube au cœur de la ZAD et prennent position autour des cabanes de « La Châteigneraie ». Dès la soirée une quarantaine de tracteurs sont enchaînés autour de ce lieu, baptisé « Le Chat-Teigne », pour le protéger des forces du désordre, qui se replient dans la nuit.
La résistance se renforce : 10 000 manifestants à Nantes le lendemain, 300 « occupants » et 200 comités de soutien dans les jours qui suivent. Comprenant son fiasco, le gouvernement stoppe l’« Opération César » et met en place une « commission de dialogue » fantoche. Mais pendant 5 mois, de nombreux check-points de la ZAD restent occupés en permanence par les gendarmes.

Sème ta ZAD

Les années suivantes, afin de conserver les terres libérées, occupants, paysans, associations se côtoient dans de grands rassemblements tel le « Festizad », des manifestations, des affrontements avec la police souvent suivis d’ arrestations.

Fin 2012, se constitue sur plusieurs départements de la région le « Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport » (COPAIN), qui va jouer un rôle important dans la lutte. Il occupe la « Ferme de Bellevue », un des futurs centres névralgiques de la ZAD, et participe par la suite à une douzaine d’installations de petites exploitations laitières et maraîchères.

En 2013, l’opération « Sème ta ZAD – Occuper, cultiver, résister » permet à plusieurs centaines d’opposants de participer au démarrage de projets de cultures collectives sur les 24 hectares d’un futur chantier de Vinci. Ce collectif devient l’espace de coordination des projets agricoles avec la participation de différents groupes : céréales et grandes cultures, légumineuses, patates, verger, apiculture, vaches, moutons, conserverie, boulangerie.

Ainsi, en quelques années, de multiples chantiers permettent d’installer une soixantaine de lieux de vie et d’assurer l’autonomie des groupes qui les occupent. De plus en plus de syndicalistes de la région y découvrent un nouvel imaginaire en terme d’expérimentation sociale et de rapport au travail. De nombreuses personnes, venant de toute la France et au-delà, arrivent sur la ZAD, s’intéressent à ses expériences, parfois y participent et résident pour une période. En résultent une pléiade de photos, dessins, B.D., documentaires, chansons, inspirés par ce qui se vit hors des griffes de l’État.

Le 17 janvier 2018 le gouvernement, qui s’inquiète du risque que cette « Zone d’anarchie diffuse » ne serve d’exemple, abandonne le projet d’aéroport mais ne renonce pas à reprendre en main cette « zone de non-droit ».