Psychanalyse et anarchie -2- Freud, le sujet, la religion et la civilisation
Karine SNEPMAC
Article mis en ligne le 1er mars 2021

Il porte dans ses écrits l’ambivalence du pessimiste critique qui œuvre à la liberté et à l’émancipation avec le sentiment lucide du « besoin » ou de la tendance intrinsèque de l’être humain à la soumission et/ou à la domination

Ces paradoxes feront de lui un « apolitique » quant à son engagement avec un vote lors des élections vers les libéraux (un libéral à l’époque de Freud était un démocrate progressiste). [1]

Loin d’être le chantre du patriarcat que dénoncent ses détracteurs, je pose que Freud, avec Nietzsche participe activement, par sa position critique rationaliste qui vise un dévoilement, à la mort de dieu et à la disparition de la philosophie de l’Un portée par le classicisme. Ainsi en dévoilant la construction des sociétés patriarcale en lien avec le besoin d’illusion et la culpabilité, il démystifie les constructions imaginaires de la société et offre la possibilité d’autres destins. C’est la même démarche psychanalytique qui est à l’œuvre pour le social et le psychique, qui vise à la réappropriation subjective, délestée autant que possible des oppressions et illusions qui aliènent et des symptômes qui font souffrance. La rationalité critique de la psychanalyse a une visée transformatrice désaliénante du sujet et du social.

Déjà dans l’interprétation des rêves Freud repérait que dans nos sociétés patriarcales, « Le père est l’autorité la plus ancienne, la première, il est pour l’enfant l’autorité unique. Tous les autres pouvoirs sociaux se sont développés à partir de cette autorité primitive (à la seule réserve du matriarcat) [2] ».

Avec cette conception phylogénétique le complexe d’œdipe est repéré comme ce qui vient structurer le psychisme dans une société patriarcale. Le phallus, symbole du pouvoir et de la force, entre présence et manque, n’est de sa place que du fait de la configuration sociale qui l’instaure. Cette configuration s’est modifiée depuis, (et tant mieux), avec des effets que les psychanalystes perçoivent et mettent au travail.

La démarche anthropologique de Freud vise à saisir et comprendre ce que sont nos sociétés patriarcales en lien avec le religieux et le besoin d’illusion dans la psyché et dans le social, et pose une question qui doit rester vivante en nous, anarchistes : qu’est ce qui fonde, institue dans l’imaginaire social et individuel, le pouvoir de l’UN ? Qu’est ce qui fonde la loi sociale et la culpabilité qui empêche l’action ?

Il va chercher à démontrer comment se crée un imaginaire collectif, et en quoi la psyché humaine et ses fondements inconscients sont soutenus par cet imaginaire collectif dont elle hérite et qui fonde les rapports de domination. Un imaginaire qui est « un autre en nous » en même temps qu’il fonde le sujet.

Jean Cournut [3], dans un écrit sur les logiques de pouvoir souligne que Freud, dans « Totem et Tabou (1911), formule des hypothèses novatrices sur l’organisation des sociétés humaines, Il a tenté de cerner la pensée magique et la mise en forme instituée des rituels et croyances des individus par les systèmes religieux ; pour Freud, la construction sociale, politique, s’appuie sur le religieux et le besoin de religieux (d’illusion).

Il affirme la dimension mortifère de la religion mais se questionne sur sa fonction, en posant l’hypothèse qu’elle serait nécessaire au groupement humain, anticipant ainsi son écrit : Malaise dans la civilisation. Il énonce la possibilité que tout groupe humain ait besoin d’un totem pour faire collectif, c’est-à-dire d’une dimension sacrée et d’un système de tabou.

Pour le démontrer, Il va s’appuyer, entre autre, sur les invariants anthropologiques repérés : l’interdit de l’inceste et l’exigence d’exogamie et pose l’hypothèse que le social s’origine dans le meurtre du père de la horde primitive : un père non limité par une loi, tout puissant, dans une jouissance illimitée (qui jouit de toutes les femmes) , (Hypothèse à comprendre comme mythe pour la démonstration, un temps logique et non comme vérité historique, bien que se référant à Darwin qui, dans « la descendance de l’homme », se représentait un mâle puissant dominant le troupeau). Un meurtre qui libère les possibilités pour chacun, nécessitant une limitation (construction de règles, dont l’interdit de l’inceste) ; La culpabilité (car les frères, dans l’ambivalence de l’être humain, tuent un père détesté mais cependant aimé) participe des rouages de la mise en place du totémisme à l’origine de la religion. L’hypothèse freudienne est que le meurtre du père despote [4] est au principe de l’avènement des sociétés humaines, des relations fraternelles et des lois qui fondent le vivre ensemble. Des sociétés marquées par le sacré et la culpabilité.

En 1921, dans« Psychologie des foules et analyse du moi », il reprend l’idée de ces sociétés marquées par le sacré et la culpabilité, qui restaureront l’ordre antérieur par le « chef de famille »et instaureront le mythe du héros en idéal du moi.

Freud fonde ici une psychologie sociale qui, tout en étant capable de prendre en compte les comportements réels, inscrit la dimension de la réalité psychique, fantasmatique.

L’étude du sujet comme modèle dans un rapport idéalisé (et dans un besoin d’idéal) sera au centre de ses études sur les groupes hiérarchiques autoritaires : l’armée et l’église. Cet écrit va lui permettre de valider son hypothèse qui est que le phénomène fondamental dans le groupe et dans sa cohésion est le lien libidinal, lien qu’il repère dans la prégnance du chef censé traiter « également » tous les membres de l’organisation et dans le maintien des sentiments positifs à l’intérieur d’un groupe par la projection. Les sentiments négatifs sont projetés à l’extérieur du groupe, vers le dehors : des ennemis réels ou imaginaires en interne (bouc émissaire) ou externe.

Les deux faits repérés renvoient à l’identification au chef et à l’identification mutuelle. L’idée centrale est à repérer dans la phrase « Une foule est une somme d’individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur Idéal du Moi, et ce sont, en conséquence, dans leur Moi, identifié les uns aux autres » [5].

Tout idéal collectif trouve son efficacité du fait d’une convergence de l’Idéal du moi de chacun des membres de l’ensemble social en question. La fonction de l’idéal du moi est de venir en substitut au narcissisme perdu de l’enfance, en lien avec le sentiment de toute puissance. Cette structure du collectif détermine un lien vertical dans le groupe ( la fonction de l’idéal), et des liens horizontaux.

Est-ce pour autant que le chef est nécessaire et inhérent à tout groupement humain, nous demanderons nous de notre place de militant anarchiste ? Freud ne semble pas loin de le penser. Il écrit dans son étude sur les foules que « tous les individus doivent être égaux entre eux, mais tous veulent être dominés par un seul » [6] et que « le meneur de la masse demeure toujours le père originaire redouté, la masse veut toujours être dominée par une puissance illimitée. » [7].

Constat pessimiste qui ferait de l’humain un être qui a besoin d’être gouverné (ce qu’énonçait déjà la Boétie) ou mise en garde et possibilités offerte de dégagement par dévoilement des chaines qui aliènent ?

Il offre des éléments pour penser la servitude volontaire mais au-delà, il propose la perspective que cette place puisse être occupée par une idée qui va faire du commun, et de la communauté. L’idéal fait lien social, construit du commun, et s’il n’est pas possible de s’en défaire, il est nécessaire de n’être pas dupe des possibles de l’illusion qui fraye avec.

Il faut prendre au sérieux ce besoin de soumission repéré en lien avec une réassurance narcissique et le besoin d’un idéal. La place de l’identification, de l’idéalisation dans la formation et le maintien des groupes est tout à fait essentielle pour saisir les dimensions individuelles et sociales des sentiments d’appartenance et d’identité et donc pour saisir les possibles aliénations des sujets et groupes. La liberté pourrait être alors à trouver dans le pluriel : dans la possibilité de multiplicité d’appartenance et d’une construction hétérogène de l’idéal du Moi, possibilité énoncée par Freud dans une référence à la conflictualité, à l’antinomie qui fait écho à la conception Proudhonienne du conflit comme principe de vie et de mouvement [8].

Elle peut être à trouver aussi, dégagée autant que possible des duperies de l’imaginaire humain, dans des constructions sociales qui ont pris acte de la mort de dieu, qui se déprennent de recherche d’autres idoles et idéologies totalisantes à la place du sacré ; une société qui porte une utopie qui ne permet pas le paradis, mais qui se fonde sur « sa capacité symbolico-instituante » [9] dont l’expropriation par quelques-uns est à l’origine du pouvoir politique de domination (l’hétéronomie). Cela nécessite un social capable de supporter l’angoisse du vide, la méconnaissance, l’incomplétude et l’absence de garantie (qui origine le besoin d’illusion, l’imaginaire d’un lieu où est porté le voir, le savoir et le pouvoir, un dieu, un père tout puissant).

S’il nomme la possibilité de groupe sans chef, je ne poserais pas l’hypothèse, comme Roland Jacquard, d’un Freud anarchiste [10] : il espérait, face à la montée du totalitarisme, des chefs éclairés, et ne pensait pas l’humain à même de se dégager de sa logique de soumission.

Six ans plus tard, en 1927 dans L’avenir d’une illusion, Freud défait les systèmes religieux en termes de « projection » sur une fiction idéalisée des désirs tenus secrets et « refoulés » : le besoin d’illusion, dit-il, se repère dans le fonctionnement primaire de la pulsion : le principe de plaisir, et persiste tout au long de la vie (sauf à œuvrer à s’en défaire) comme fortification contre le réel. Ce fait psychique pourrait permettre de saisir le besoin sans cesse répété de leader, de chef, de fusion groupale (au mieux) qui viennent réduire l’écart entre le moi et l’idéal, un idéal toujours étayé par l’illusion d’un retour à un état qui serait absence de tension.

La force des représentations religieuses ne relèvent pas du rationnel mais d’une illusion qui vient répondre à un besoin psychique : la réassurance, un désir de protection face à l’angoisse devant les dangers de la vie. Elle intervient comme réconfort, offre des solutions admises par tous (un ordre moral) et évite d’affronter la perte et ses représentations, la mort et les affects de détresse qu’elle amène. Elle est à la fois consolation et évitement, construction pour répondre à la déréliction qu’entraine la confrontation avec le vide de la mort. Aussi l’humain construit l’illusion d’un autre tout puissant qui protège, s’invente une protection face à l’insupportable de la mort et de la solitude. Cette illusion d’un autre protecteur imaginaire (protection qui a pour condition des exigences morales), ce besoin de protection par un autre tout puissant est pour lui un infantilisme qui devrait pouvoir être dépassé.

Cependant cette figure imaginaire perdure dans la construction sociale et psychique.et le sens donné d’un ailleurs exempte l’homme d’avoir à rechercher et à construire le sens de sa vie, individuelle et collective et est une entrave à la pensée et à la création : une aliénation et un appel à la domination.

Alors optimiste, Freud appelle à l’athéisme comme évolution : l’infantilisme de la croyance, pense-t-il, « est fait pour être dépassé » et il conclut sur la possibilité de vivre en athée en étant « réduit à ses propres forces [et avec la science comme ressource, d’apprendre à] s’en servir comme il convient. [11]
Freud soutient l’idée qu’il est possible de se départir du besoin d’illusion et de construire un monde ou l’illusion d’un père tout puissant pourrait être dépassée, un monde sans religion.

Dans ce texte il n’y a aucune légitimation du patriarcat et du religieux mais espoir d’une sortie de l’illusion par le dévoilement des raisons psychiques qui le crée. Il y a d’exprimé un espoir d’autonomie pour l’homme et la société : la construction d’un lien social en raison. Le complexe d’Oedipe est à entendre comme le pendant psychique, en transmission dans une société patriarcale des fondements de la civilisation, sur le modèle de la culpabilité et de la morale.

Sa théorie de l’idéalisation décrit le politique, et le psychique sur le modèle du religieux (qui est construction humaine) : l’idéal comme ferment du lien social, idéal qui sans cesse se confronte au réel. Son optimisme repéré dans l’Avenir d’une illusion engage alors à penser une autre forme de construction du politique et de la civilisation « qui n’écrasera plus personne » [12], dégagée de l’illusion et de l’idéal.

Malaise dans la civilisation perpétue cette réflexion sur le politique et le subjectif par une note pessimiste auquel nous opposerons, anarchistes, notre increvable optimisme. Il y souligne l’incompatibilité entre la satisfaction du sujet et les « exigences du renoncement pulsionnel » qu’impose la civilisation et le vivre-ensemble. Pour lui, la nature du lien social basé sur le besoin de croyance de l’être humain et la construction sociale s’élabore à partir d’un lien logique entre pouvoir et croyance, entre politique et religion : une civilisation qui se soutient dans la croyance infantile en la toute-puissance de l’UN. La névrose est liée à un trop grand degré de « refusement » imposé par la société : elle est tout à la fois résistance et aliénation propre.

Il est nécessaire ici de rendre un hommage critique à Otto Gross qui, comme le rappelle Jacques le Rider dans sa préface, a devancé Freud dans son analyse sur le malaise dans la civilisation (Trois études sur la vie intérieure) avec un propos encore plus radical « pour lui la pulsion de mort n’est pas l’antagonisme de la culture : elle l’accompagne (…). La pulsion de destruction triomphe quand la culture vient à bout du principe de plaisir et de la pulsion de vie » [13].

La critique du patriarcat et de l’institution famille de Gross, en tant qu’elles sont pourvoyeuses de violence et de répression vise à proposer un projet libertaire qui, contre l’ordre moral, souhaite la volonté de relation plutôt que la volonté de pouvoir. L’intérêt des freudo marxistes après Gross (Reich, Marcuse…) aura été de mettre l‘accent sur la part de la misère (sexuelle et sociale) dans la névrose, sur les dimensions répressives des institutions patriarcales, religieuses et éducatives. Leur démarche, comme celle de Daniel Guérin, est à repérer entre récusation du déterminisme psychique et tentative de synthèse [14].

Ce sont là les textes principaux qui permettent de saisir l’évolution de la pensée freudienne et ses apports quant à ce qui structure le psychisme individuel, le social et les liens entretenus avec l’illusion repérée comme besoin et les rapports de domination.

En démystifiant l’UN du religieux et du patriarcat par l’analyse les processus sociaux, de subjectivation et groupaux, Freud participe du mouvement de déconstruction des imaginaires sociaux qui oppressent et s’offrent comme système clôt et dominant, met en garde sur la répétition du même qui participe de la condition humaine (déjà repérée par Nietzsche).

Au-delà des déterminations

J’ai mis en avant que la posture Freudienne, et sa mise en exergue de l’inconscient en l’homme prend acte de la mort de dieu et s’inscrit dans un mouvement de désillusion nécessaire à la construction d’un social en connaissance de cause des besoins de l’humain repérés jusque-là en éternel retour du même. Malgré le pessimisme final de Freud quant à la possibilité d’une civilisation dégagée du religieux, je pense au contraire que sa pensée permet d’envisager un social autre, offrant la possibilité d’un rapport différent à l’incomplétude, un rapport sans demande de garantie du lieu de l’Autre (Lacan), nécessitant de compter sur ses propres forces, supportant le vide et l’absence de réponse pour ne pas mettre de l’UN (ou laisser quelqu’un s’y mettre) à la place du pouvoir.

Cette place repérée doit pouvoir rester vide, sans illusion sur les convoitises et le risque permanent que quelqu’un veuille s’en emparer. Ce sera la condition d’une société anarchiste qui pourra construire, un mode d’articulation entre le social et le psychisme à partir, non plus du besoin de domination, mais de la nécessité d’être libre avec les autres ; de faire du renoncement à la toute-puissance de soi (qui est donc le pendant de la toute-puissance de l’UN) une force créatrice pour soi et les autres.

Freud a mis en avant la dimension de l’inconscient en posant que le moi n’était pas unifié mais soumis à de multiples déterminants qui font conflits (repérés dans les rêves et les symptômes). Il va proposer, par la libre association la possibilité de dévoiler les nœuds des symptômes et permettre au sujet de retrouver de la liberté (Eduardo Colombo dirait des espaces d’autonomie) par rapport à ce qui l’assigne, à ce qui fait symptôme, et à la compulsion de répétition : une plus grande liberté de circulation des motions pulsionnelles permettant de trouver de nouvelles liaisons qui inventent de nouveaux chemins, de retrouver un élan créateur.

Car le déterminisme freudien sur le plan psychique comme sur le plan du social pose la question, dès lors cruelle, de la liberté et de l’auto-détermination. Si l’inconscient détermine l’homme, pris dans les affres d’une société qui impose et oppresse, et les fonctions imaginaires organisée autour de la violence et de la culpabilité déterminent le social, quels sont nos possibilités de construire des rapports sociaux dégagés de l’oppression, de la domination et de l’inégalité ?

La psychanalyse, rappelle à l’homme qu’il n’est pas libre de n’être pas seul, que sa dépendance absolu à l’autre dès sa naissance l’assigne et le détermine ; qu’il est d’abord contraint par des pulsions et des besoins dans un lien à l’autre ; puis dans le social par la conscience morale, l’intériorisation des interdits, le surmoi, et leur dimension civilisatrice qui entravent la liberté des pulsions et de leurs expressions mais aussi en fraye les destins ; que l’ entrave peut faire impasse, symptômes, souffrance, angoisse, rapport de soumission et/ou de domination mais cependant peut être transformée pour des destins qui permettent le partage et le commun pluriel et à la construction d’un avenir choisi et partagé. L’homme est aussi libre de n’être pas seul : la liberté s’acquière par le possible de la culture et de l’altérité à la condition d’une déprise des illusions et de leurs affublements.

Elle permet de s’engager dans un processus révolutionnaire visant le possible d’une solution anarchiste par l’auto-institution du sujet et de la société qui, au-delà de l’hétéronomie et de l’institué, construit du collectif hétérogène et pluriel, c’est-à-dire de l’hétéros en soi et non de l’UN en place d’extériorité.

La psychanalyse peut permettre de retrouver sa part de liberté en construisant sa propre formule d’inconscient (Guattari), d’altérer la relation entre les instances que sont le Je et le Ça (Castoriadis), de trouver des voies nouvelles, instituantes dans ce lien constituant psychisme et social.

Le constat freudien au XXème siècle est un besoin d’illusion et d’une place d’exception posée en extériorité et autorité. Il permet de ne pas se soutenir de l’illusion que l’être humain ira spontanément vers une société libre et égalitaire une fois débarrassé de ceux qui ont pris le pouvoir : la tendance risque bien d’être à la répétition du même.
Cependant s’il faut entendre ses mises en garde quant à l’in-appétence possible de l’homme à la liberté, nous opposons au postulat de l’indépassable hérédité phylogénétique et psychique, et à son pessimisme, la culture libertaire qui tient son irréductible optimisme à sa capacité de faire le pas de côté qui fait passer la quête du sacré (idéologique) à une démarche utopique instituante.

De ce mouvement instituant participent des psychanalystes, anti autoritaires et/ou libertaires épris d’utopie émancipatrice sans emprise d’idéologie, souvent en marge du structuralisme marxiste altuserien dominant, qui ont souhaité penser et construire de la désaliénation. Nous pouvons citer rapidement Erich Froom, François Tosquelles qui pensait une « Psychothérapie institutionnelle sur deux jambes : « la jambe politique et la jambe psychanalytique » et en traitant simultanément les deux phénomènes qui leur sont liés : l’aliénation sociale et l’aliénation psychopathologique » [15]  ; les socio-psychanalystes dans la lignée de Gérard Mendel seront plus sensibles à la transversalité libidinale ou s’expriment les pulsions œdipiennes et archaïques des individus dans un processus de psychologisation du Politique. Gérard Mendel se référait à Proudhon [16] ; Eugène Enriquez, sociopsychanalyste proche de Castoriadis pour qui « la tradition psychosociologique est fondamentalement anti-hiérarchique, anti-étatique, anti-bureaucratique » [17] ; Cornélius Castoriadis, Guattari, accompagné de Deleuze dans l’anti-Œdipe et dans Milles plateaux.

J’ai déjà cité déjà Philippe Garnier, qui s’est appuyé sur la pensée Lacanienne, Roger Dadoun et Jacques Lessage de la Haye qui s’appuient sur Reich ; Eduardo Colombo, proche de Cornélius Castoriadis et du 4ème groupe. Je cite également Jean Monjot, qui fut adhérent individuel à la Fédération Anarchiste [18], Vincent Bouzignac qui nous a proposé une « petite réflexion autour des psy » [19]et l’auteure de ce texte. D’autres sans doute qui peuvent se faire connaitre.
Comme le précisait Alain Thévenet [20], la psychanalyse n’est pas, loin s’en faut, une entreprise de normalisation et de réadaptation. Son expérience vise la reconnaissance de l’altérité radicale, de l’hétérogène, et du possible.

Le corpus psychanalytique offre une panoplie de concepts qui permettent de penser le pouvoir et ses petites (et grandes) perversions sur le champ psychique individuel, social et collectif. Sur le plan individuel elle permet un mouvement en déprise de ce qui nous agit malgré nous par la construction d’un savoir propre au sujet (et non d’un savoir en extériorité comme le pose la science positiviste [21] (rappelé par Vincent Bouzignac. op cit).

Le repérage des fonctions imaginaires et symboliques aliénantes sur le plan intra psychique et social initié par Freud permet de penser et un engagement vers une société autonome, c’est-à-dire avec un principe d’autorité immanent à la société des hommes, et non en transcendance ; un principe d’ordre et de société qui se soutient non pas du UN, mais du multiple en un mouvement de progrès qui s’oppose à l’immuable et à l’absolu (Proudhon) et qui souligne l’autonomie du social (Bakounine). La psychanalyse, en permettant aux subjectivités de se porter en autonomie, en appui du sentiment de révolte (Bakounine) est un soutien à la construction d’une société autonome dégagée du sacré et des liens hiérarchiques qui font domination et rapports de pouvoir.

Elle peut permettre par un travail sur la culture et sur lui-même que la société, comme le sujet puissent « se gouverner sans maître » [22].