Qu’est Exarcheia devenue ?
Patrick Schindler, individuel FA Athènes
Article mis en ligne le 2 avril 2021
dernière modification le 8 avril 2021

Malgré un petit vent frais qui n’en rend que plus agréable cette matinée athénienne, en sortant de l’hôpital Laïko, je me dirige vers le quartier d’Exarcheia pour voir sur place, comment les choses se passent là-bas.

Quartier Exarcheia Athènes, mardi 30 mars 2021

Une silhouette dans le quartier d’Exarcheia © Elisa Perrigueur

Le chemin le plus court est de longer le Likabeth par le quartier huppé de Kolonaki (huppé certes, mais beaucoup moins chic que celui, plus au nord de Psichiko, petit paradis pour riches, totalement isolé d’Athènes par un cordon sanitaire anti-pauvres, dispositifs discrets de vidéo-surveillance pratiquement à chaque réverbère) ! Mais plus étonnant au centre-ville, le quartier de Kolonaki jouxte le quartier d’Exarcheia, bordé au sud, par le musée archéologique et la célèbre école polytechnique d’Athènes.

Exarcheia d’hier

Exarcheia où en février 1973, a sonné grâce à la révolte des étudiants, le début de la fin de la dictature militaire de Papadopoulos. Hélas elle se termina dans le sang. Exarcheia est également l’ancien cœur de la bohème athénienne. Puis dans les années 1980, tandis que les universités étaient déménagées hors du centre-ville, il devint le quartier politisé d’Athènes, comptant de nombreux anarchistes. En 2008, la mort d’Alexis Grigoropoulos, un jeune lycéen de quinze ans, tué par balle par un flic dans une ruelle du quartier a mis le feu aux poudres entre la police et les anarchiastes. Les émeutes et altercations avec les flics étaient fréquentes. Les années suivantes, avec les crises économiques successives, les anarchistes de plusieurs sensibilités y ont ouvert des squats, des lieux de résistance, de solidarité et d’accueil des migrants. Les fascistes, entre autres d’Aube dorée les ont pris pour cibles, ratonnant et provocant leurs soutiens, sous l’œil impassible de la police. Sous le gouvernement de Tsipras, on sentait une volonté, sinon avouée, programmée de laisser pourrir le quartier, en laissant l’envahir par les dealers de drogues dures, montés d’Omonia. Les anarchistes et leurs amis résistèrent tant bien que mal, jusqu’à ce qu’un certain Kyriakos Mitsotakis soit nommé premier ministre après l’échec du gouvernement Syriza en 2019. A peine arrivé au pouvoir, celui-ci lança une offensive de grande ampleur contre le quartier, à grand renfort de MAT (CRS grecs) et de voltigeurs Dias aux allures de militaires et autres services de renseignements, cagoules noires et équipes « antiterroristes ». Comme il l’avait promis lors de sa campagne, ainsi furent expulsés manu militari les militants et réfugiés de quatre squats emblématiques, sur la vingtaine qu’en comptait le quartier. Et ce n’était qu’un début !

Exarcheia d’aujourd’hui

Aujourd’hui, de Kolonaki à Exarcheia dans un « fondu » impalpable. Ou presque. Au croisement de la Valtetsiou et de la Zoodochou Pigis, est garé en permanence, l’inamovible car de police et en faction. Flics armés jusqu’aux dents, matraques et pistolets. Charmant ! Ils veillent depuis le mois d’août 2019, date des premières expulsions de migrants par les brigades anti-émeutes. Mais sur quoi exactement ? Depuis le lock down imposé par la corona virus partout dans la ville, il n’y a pratiquement plus un chat, pas plus qu’un rat à Exarcheia. Le quartier est envahi par les engins de travaux. Aucun recoin n’y échappe. Partout des pancartes A vendre s’adressent aux investisseurs potentiels, ayant assez d’argent à insuffler dans un immeuble (un ancien squat, Madame !) pour le transformer en juteux appartements RBnB destinés aux touristes, lorsqu’à la mi-mai, le lock down sera levé afin de les accueillir à bras ouverts… Au 53 de la Vatetsiou se trouve la mythique librairie Rouge et Noir du sympathique vieux Yorgos, qui connait bien la FA. Ce matin, son magasin est fermé. Déjà, depuis que la police est entrée en force dans Exarcheia, écoeuré, il n’ouvrait plus que trois matinées par semaine. Ce matin, devant sa librairie en sous-sol qui regorge d’auteurs anarchistes, œuvre une grosse pelleteuse qui en barre l’entrée, des ouvriers retapent l’ancien squat de la maison d’à côté. Une rue en dessous, au coin de la Emmanoueil Benaki, l’accueillante Karaou Cantina, fréquentée par la faune du coin. Il y a à peine huit mois, j’y avais emmené mon amie anar Céline déguster un délicieux et peu onéreux repas végétarien dont elle me parle encore avec nostalgie. Depuis, elle aussi est fermée. En continuant, on arrive sur la Platia Exarcheia, âprement défendue de haute lutte, contre les invasions sporadiques des flics et des fachos d’Aube dorée venant y « casser du pédé, de la gouine, de l’Albanais et du Bulgare » … Tant de fois photographiée par les militants de passage, à l’époque encore récente où ses trois angelots baroques étaient repeints en noir et rouge et arboraient un drapeau éponyme qui claquait au vent. Aujourd’hui, ce sont les pigeons qui l’ont élue pour domicile. Avant l’arrivée de Mitsotakis, les bancs en étaient occupés par des migrants, des punks, des étudiants, des vieux et des anars, les trottoirs jonchés de stands vendant des revues militantes à prix libres et des autocollants. Tout ça dans une atmosphère bon-enfant (dans la rue des Bons enfants ! ...). Sous le gouvernement Syriza, les choses avaient déjà commencé à se dégrader, laissant le quartier être envahi par les dealers de drogues douces. A l’angle gauche trône la librairie Bibliothèque tenue par un autre Yorgos, qui hier encore exposait des tréteaux d’ouvrages politiques mais qui aujourd’hui ne propose plus qu’un minable présentoir à cartes postales montrant des anars-punks embrassant leur maman avant de partir en manif ! Vestige-souvenir, qui feront bientôt le régal des prochains touristes en mal de sensations. La place a été totalement réaménagée, plantée de vilains massifs inhospitaliers. Sur les quelques bancs bien dégagés au milieu de la place, deux vieux papotent en sirotant un incontournable café-frappé pendant que deux immigrés inquiets jettent des regards craintifs aux alentours. Par simple curiosité, je passe voir ce qu’est devenu le « jardin solidaire », aménagé hier pour que les gosses du quartier y pratiquent des activités ludiques, uniquement construites à la main et en matériaux de récupération. L’an dernier, nous nous y étions encore baladé avec mon pote Ilios, Eleni et leur fille qui s’y était bien amusée. Ce matin, lui aussi est interdit d’accès par des barrières recouvertes de rubans de plastique rouge et blanc.

Exarcheia de demain ?

En quittant la Platia Exarcheia côté nord-est pour redescendre au centre-ville, je passe devant Alfo, le café branchouille qui, à cause du lock down ne vend que des cafés frappés en take away. Impatient de réouvrir prochainement sur un quartier entièrement rénové. Au balcon du 66 de la Temistokleous, dernier vestige, pend lamentablement à un balcon d’un ancien immeuble désaffecté, un dernier drapeau noir et rouge, au-dessus de l’entrée du squat mythique. En face se dresse l’imposant Hôtel Exarcheia qui lui aussi, ne tardera sans aucun doute pas à être retapé dans l’attente de la prochaine fournée de touristes. En descendant la rue, on longe une longue enfilade d’autres squats abandonnés et cadenassés, recouverts de couches d’affiches à présent illisibles où s’en détache cependant une écrite en anglais Camps are for burning … down with all borders ! Plus loin, encore des panneaux A vendre sur des immeubles retapés. A leurs balcons ont refleuri à l’occasion de la fête de l’indépendance grecque, (Mitsotakis avait invité le Prince Charles, Camillia !) les drapeaux nationalistes blancs et bleus à croix de l’église orthodoxe qui ont remplacé les drapeaux noirs. Au coin de la Solonos, dans le quartier des libraires près de l’université, des migrants trient leur pitance dans les poubelles. Au croisement de l’Akademias, on retombe sur l’armada de flics armés jusqu’aux dents. La nouvelle Exarcheia se meurt doucement, bien quadrillée par l’Astinomia (police) grecque. On courre alors retrouver un peu de couleur sur la place Omonia. Depuis le règne de Mitsotakis, les longs travaux de rénovation sont enfin terminés, offrant à la vue son horrible statue en fer et ses jets d’eaux, sans bancs où osent encore s’aventurer quelques rares migrants intrépides. Plus loin en descendant la Pagani Tsaldari, on peut croiser sous les arcades de gauche, des junkees se shootant au grand jour, le long du quartier pakistanais et Sri Lankais et à gauche, vers la gare de Larissa, le quartier africain et chinois. On commence à respirer entre deux épices, d’autres saveurs d’Extrême-Orient. Chaque communauté d’indésirables a donc regagné sa « juste place », loin des yeux des prochains touristes. Une camionnette de volontaires de la Croix Rouge distribue des aliments de base à une longue queue de « pauvres gueux ». Et les anars dans tout ça ? Eh bien, on ne les voit plus que « lorsqu’on a peur d’eux », lors des rares manifs interdites et gazées comme à Néos Kosmos ou locales, comme celle que j’ai vu passer et rejoint dans ma rue dans le quartier de Petralona, drapeaux rouges et noirs aux poings qui allaient s’opposer à la fermeture du dispensaire du quartier, menacé de fermeture par les restrictions budgétaires de la santé imposées par Mitsotakis, soit disant pour « redresser » le pays … Malgré le printemps athénien, la misère sociale y est aujourd’hui tout aussi pénible au soleil !

Patrick Schindler, individuel FA Athènes