Critique du social-darwinisme, théorie de l’entraide
Article mis en ligne le 10 juillet 2021
dernière modification le 15 juillet 2021

Reclus, Kropotkine et Metchnikoff admettent la théorie darwinienne, mais en la nuançant. Ils la contrebalancent par un néo-lamarckisme qui attribue au milieu une importance dans l’évolution, mais sans déterminisme, et ils adjoignent à la « lutte pour l’existence » le principe de « l’entraide » en fonction d’observations savantes. À un besoin intellectuel de compléter la théorie s’ajoute aussi pour eux la nécessité politique de contrer le social-darwinisme qui prône la survie des plus forts.

La théorie de l’entraide est considérée comme pertinente et légitime par plusieurs biologistes jusqu’à nos jours (Georges Romanes, Warder C. Allee, Ashley Montagu, Floyd N. House, Imanishi Kinji, Stephen Jay Gould…). Kropotkine en est le représentant le plus connu depuis son livre éponyme en 1902 [1]. Mais les archives démontrent qu’elle est le fruit d’une élaboration commune, partagée avec Reclus et Metchnikoff pendant les années où ces savants travaillent ensemble sur les rivages du Léman. Elles révèlent également un agencement entre travail scientifique et conception politique.

le niveau le plus haut de l’évolution sociale sera une société où la coopération ne sera pas imposée

Metchnikoff anticipe en 1886 l’idée d’entraide [2]. Reclus en communique le manuscrit de à Kropotkine pour que celui-ci puisse y travailler pendant son emprisonnement à Clairvaux (1882-86) [3] (Ferretti , 2011b). Metchnikoff essaie de donner une interprétation solidariste du darwinisme, en envisageant, comme moteur de l’évolution, la coopération plutôt que la compétition. Selon lui, « natural science teaches us that association is the law of every existence. What we call society in common speech is only a particular case of that general law » [4].

Plus tard, il pousse son analyse en affirmant que le niveau le plus haut de l’évolution sociale sera une société où la coopération ne sera pas imposée, mais librement acceptée et pratiquée à tous les niveaux de la vie sociale : c’est-à-dire l’anarchie. « Le progrès sociologique est donc en raison inverse de la coercition déployée, de la contrainte ou de l’autorité, et en raison directe du rôle de la volonté, de la liberté, de l’anarchie, Proudhon l’avait d’ailleurs démontré » [5].

Pendant ses années de voyages et de recherches en Sibérie (1862-1867), Kropotkine avait remarqué sur le terrain plusieurs formes de solidarité et coopération entre communautés à la fois de végétaux, d‘animaux et d’humains, ainsi qu’entre individus d’espèces différentes. Il utilise ces observations pour formaliser la théorie de l’entraide, notamment après The struggle for existence : a program publié en 1888 par Thomas H. Huxley (1825-1895) et qu’il considère comme un « article atroce ». Pour Kropotkine, l’anarchisme se situe au sein de l’évolutionnisme et des « sciences positives » dont le premier atout est de mettre hors jeu tous les systèmes religieux et métaphysiques.

L’une des applications géographiques de la théorie de l’entraide concerne les villes. D’après les géographes anarchistes, la commune du Moyen Âge constitue l’une des expressions historiques les plus importants de ce principe appliqué aux sociétés humaines. Ce phénomène revêt une grande importance chez Reclus, car la ville est un objet géographique de premier ordre à la fois dans la Nouvelle géographie universelle (NGU) et dans L’Homme et la Terre, au point que Reclus est considéré l’un des précurseurs de la géographie urbaine à une époque où cette définition disciplinaire n’existait pas encore (Robic, 2003).

Si Reclus dénonce les problèmes hygiéniques et sociaux de la ville contemporaine, il ne tombe pas pour autant dans l’urbaphobie caractérisant certains auteurs de son époque, car il envisage la ville comme l’indispensable foyer des savoirs, et aussi des révoltes (Pelletier, 2007). L’exemple entre tous est celui de la Commune de Paris.

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