Coagulation
Article mis en ligne le 23 juillet 2021

Au cours d’un entretien avec des journalistes, Emmanuel Macron s’est livré, fin janvier, à une analyse du mouvement des Gilets jaunes : « L’ultra-gauche, dès le début, veut la coagulation des luttes » (LCI, 1er février 2019). Dans ce contexte, cette expression est employée par le président de la République dans un sens similaire à celui de la « convergence des luttes » utilisée dans les milieux contestataires avec une connotation plutôt favorable on parle plus rarement de « coalescence » à ce propos. C’est à dessein que le locataire de l’Elysée se réfère, dans le même temps, à une « ultra-gauche » aux contours flous puisqu’elle engloberait, selon lui, des personnalités comme les députés de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin.

Jusqu’à une période récente, le mot « coagulation » demeurait principalement cantonné dans la sphère biologique ou médicale pour rendre compte des phénomènes liés au lait et surtout au sang. Mais on trouvait, au cours des siècles précédents, quelques emplois de ce terme dans le domaine politico-social. Par exemple, après l’écrasement de la Commune de Paris, un conservateur anonyme appelait à « coaguler les forces éparses du parti de l’ordre » (Le Figaro, 3 juillet 1877).

À la Libération, on peut déceler une nouvelle dynamique du côté du champ universitaire. Le philosophe Maurice Pradines mettait en lumière le rôle de la magie comme « force de coagulation sociale » (Traité de psychologie générale, 1948) tandis que le juriste Ernest Teilhac mentionnait la « fonction de coagulation » de l’Etat (Etudes, avril-mai-juin 1948) et que son confrère Maurice Duverger soulignait la « coagulation des énergies parlementaires » (Les partis politiques, 1951).

Ce détournement devait ensuite toucher plus largement le champ médiatique. En effet, le journaliste Jean Créac’h parlait du nationalisme comme d’un « agent de coagulation » en Espagne (Le Monde, 13 avril 1950) alors que l’intellectuel Jean-Marie Domenach évoquait la « coagulation du sentiment national » en Allemagne (Le Monde, 4 novembre 1953) et que le général Pierre Rondot présentait les Frères musulmans comme pouvant « coaguler une opposition conservatrice latente » (Le Monde diplomatique, octobre 1965).

Avec la fusion des champs politique et médiatique, ce terme devait accompagner les luttes de classes en France. Après la grève générale de mai 1968, Jean Cornec, président de la Fédération des conseils de parents d’élèves des écoles publiques, évoquait la « coagulation d’hostilités jusque-là peureuses et diffuses » (Le Monde, 4 décembre 1968). Il fut suivi par le journaliste Pierre Viansson-Ponté qui évoquait les « mécontentements en voie de coagulation » (Le Monde, 19 janvier 1972).

Or, il faut attendre un autre mouvement social d’ampleur pour trouver la « coagulation anomique de peurs » sous la plume du socio-économiste Bernard Perret (Le Monde, 17 décembre 1995) ou « la coagulation des mécontentements », dix ans plus tard, dans la bouche du ministre de l’Industrie Patrick Devedjian (France Inter, 6 février 2005). Le registre demeure péjoratif dans la plupart des cas, à droite comme à « gauche ». Au cours d’un dîner avec l’association de la presse présidentielle, François Hollande déclara, au sujet du mouvement contre la réforme des retraites : « En fait, on a eu un mois de mai animé mais qui n’a pas été la coagulation de tous les mécontentements » (Le Monde, 19 juillet 2013). Là encore, l’association des termes reste négative, sans équivoque possible.

Or, en appelant à un « grand déferlement » contre la politique d’Emmanuel Macron, les dirigeants LFI ont pensé, à l’instar de Manuel Bompard, que la marche du 23 septembre contribuerait « à la coagulation des oppositions » (Le Monde, 22 septembre 2017). Quelques mois plus tard, Bruno Roger-Petit, porte-parole de la présidence de la République assurait pourtant : « Nous n’avons pas plus d’inquiétude aujourd’hui qu’à l’automne, quand on spéculait déjà sur une possible coagulation sociale » (Le Monde, 19 mars 2018).

Lors d’un entretien, Emmanuel Macron contestait « une logique de coagulation des mécontentements » au sujet des mouvements sociaux (BFMTV-Mediapart, 15 avril 2018). Camille Bernard, enseignante, répondait à cette déclaration : « Pour moi, la convergence a tout son sens, mais Macron a parlé de “coagulation”, qu’il juge illégitime » (Le Monde, 19 avril 2018). Ses propos semblaient faire écho à ceux du porte-parole du Nouveau parti anticapitaliste, Olivier Besançenot, qui disait « croire à la coagulation des colères » (France Info, 16 avril 2018) ou à ceux de la responsable LFI Charlotte Girard : « Il manque au mouvement social la coagulation, comme l’a dit le président, même si nous préférons parler de convergences et de cristallisations » (Regards, 16 avril 2018). Nous nous approchons de la « coagulation des luttes » telle que consacrée par l’éditorialiste Stéphane Lauer (Le Monde, 30 avril 2018). Puissions-nous fédérer autre chose que des colères, mécontentements ou peurs.

Nedjib SIDI MOUSSA