Prolifération et contagion monothéiste : le christianisme et l’islam.
Le Christianisme. I
Dominique Morel

Introduction.

L’expansion du monothéisme passe par différentes étapes qui toutes modelèrent la pensée dite occidentale dont nous sommes les héritiers, avec les tares et les forces génétiques afférentes. Afin de bien comprendre le rôle de la violence dans notre pathos, une brève approche synthétique permettra de situer les enjeux historiques, théologiques et politiques des luttes internes et des influences contextuelles. Je laisse l’énorme apport bibliographique à l’appétit du lecteur curieux. Ici, il s’agit de focaliser principalement sur notre sujet tout en rendant compréhensible sa genèse.

Héritages.

Le christianisme ne sort pas du chapeau d’un magicien nommé Jésus. Il est le « fruit des entrailles » de l’Ancien Testament qu’il ne répudie pas. Il conserve les grandes ondes porteuses de la Création, d’unicité de Dieu, d’un rapport hiérarchique entre la créature et son créateur qui lui octroie une valeur spécifique sur l’ensemble des éléments et des êtres vivants. L’histoire est le thème central de l’Ancien Testament (AT), toutefois le récit ne se veut pas « scientifique ». L’histoire n’est pas un enseignement, mais une prédication adressée aux hommes par l’entremise d’un peuple.

La monolâtrie se transforme en monothéisme.

L’AT met en scène une religion nationale, celle d’un peuple choisi par Dieu pour porter son message. La monolâtrie se transforme en monothéisme qui délie progressivement l’attache territoriale. L’unicité du Dieu créateur implique qu’il est partout chez lui. Son invisibilité génère la notion de transcendance incompatible avec la territorialité. L’Alliance se rejoue dans les gestes cultuels. L’élection relève de la volonté divine et non du peuple élu ; c’est une soumission. Gare aux tentatives narcissiques de se prendre pour le nombril du monde. Les punitions seront à la hauteur de la puissance divine.

Nous l’avons vu, le monothéisme favorise une anthropologie nouvelle : l’ethnocentrisme cède le pas à un anthropocentrisme révolutionnaire dont les thèmes fondamentaux perdurent : le Bien, le Mal, le péché, la grâce.

Du judaïsme constitué, deux notions fondamentales émergent : le Temple (puis la synagogue) et la Loi. Des prescriptions et des rites scellent l’Alliance et soudent la communauté. L’obéissance se fait vertu cardinale. Hors de l’orthopraxie point de salut. Jésus ne nait pas chrétien, il est juif à part entière [1]. Sa prédication est une protestation contre le légalisme stérile de son époque. La lettre nuit à l’esprit.

Enfin, le christianisme se forge dans un contexte particulier. Les Grecs ont pris pied sur le continent. L’empire romain marque de son sceau indélébile la terre du monothéisme. Des tensions fondamentales apparaissent.

D’abord, si les diasporas dispersées dans le monde gréco-romain paie toujours l’impôt au Temple, la culture grecque s’infiltre dans l’édifice monothéiste. L’hébreu cède devant la poussée de la langue grecque. La traduction de la Torah en grec (la Septante, à partir de moins -270) est un signe éloquent du malaise dans la culture juive de l’époque. Les infiltrations grecques pénètrent le corpus doctrinal du judaïsme, de même que des individualités font le pont entre les deux rives de la Méditerranée ( de Philon d’Alexandrie à Saint Paul et Flavius Joseph pour les plus connus). Certains auteurs utilisent le terme de judaïsme hellénistique pour désigner les populations juives dispersée dans le monde gréco-romain tout en gardant un lien avec le Temple de Jérusalem.

Des notions nouvelles apparaissent dans le judaïsme : le cosmos, le créateur devient l’artiste, le contremaître ; le Stoïcisme fait une percée remarquable : l’unité du monde est une preuve de l’existence de Dieu, la pneuma, le souffle, flirte avec la sagesse divine. Bien évidemment le fameux [2] logos, qui chez les stoïciens expriment l’aspect spirituel de la nature, devient naturellement la Parole divine. Déjà pour Philon « le logos divin est le médiateur entre Dieu et le monde, et les différentes puissances en qui il se subdivise, se retrouvaient dans les anges de l’AT. » Cette introduction, d’abord presque clandestine, de défroques grécoïdes dans la pensée juive transforme la conception de l’homme. « Sa qualité de créature ne peut plus être saisie au sens de l’AT. En effet, il a part au logos universel qui règne en lui comme il règne en Tout, et ainsi il est apparenté à Dieu. » (Bultmann p.110) si bien que le culte que l’homme doit rendre à son créateur est en esprit. Il consiste dans la connaissance et la pratique de la vertu comme domination spirituelle exercée sur l’élément corporel et sensible de l’homme. Philon considère l’offrande véritable comme disposition de l’esprit et un acte d’obéissance à la Loi et aux préceptes. Le temple véritable est dans le cosmos [3] où le logos règne en qualité de grand-prêtre. Ce faisant la critique pratiquée par le rationalisme grec contre le polythéisme et contre le culte sacrificiel se trouve légitimée dans une pensée juive pourtant hermétique à la rationalité pure. Dès lors, la foi n’est plus la soumission obéissante à la base des rapports avec Dieu, mais fermeté du caractère accompli de celui qui pratique la vertu.

L’apport grec, via Philon, amorce une transformation profonde. Platon devient le nouveau Moïse avec ses Idées transcendantales. Le dualisme platonicien renforce le dualisme latent du judaïsme. Par ailleurs, Philon introduit les mystères grecs qui combinent à la fois un lieu plus ou moins secret, mais toujours fermé, et la notion de sagesse par initiation. Ils trouvent dans l’AT des alliés de poids dans la notion d’eschatologie. Qui dit mystère pense initiation, démons, ésotérisme, enfin un dualisme explicite avec le conflit bien /mal à la clé. Avec le sublime, le Beau (Platon) Philon impulse un courant mystique et une dose d’ascétisme dans un univers jusqu’à présent clos et fier de ses règles et de son élection.

Bien sûr, l’héritage grec se fait aussi sentir dans le concept de la nature qui peut être aussi objet de connaissance. La question du politique comme théocratie et comme royauté est confrontée brutalement à celle de la cité. La Loi divine n’est plus le seul fondement possible. La formule de Protagoras : « L’homme est la mesure de toutes les valeurs ; de celles qui existent, et de celle qui n’existent pas, afin qu’elles n’existent pas » est un véritable choc dans le landernau sémitique. La question de l’origine avec son développement de calculabilité et de science apporte une vision nouvelle à celle de la Création. Le conflit science et croyance pure s’ouvre. L’idéalisme platonicien ne laisse pas indifférent, car il respecte une certaine forme de transcendance à l’inverse d’Aristote pour qui « les choses sont ».

Enfin, la naissance du christianisme baigne dans un climat de gnose non chrétienne vraisemblablement d’origine iranienne. Plusieurs thèmes fondamentaux proviennent de cette source multiforme [4] :

– Une théorie de la connaissance de soi et de de Dieu comme identique et incluant la certitude du salut.

– Un dualisme radical dépréciant le cosmos.

– Un mythe du « Sauveur-sauvé ».

– Un mythe de l’ascension de l’âme.

Le judaïsme connaît aussi une tendance gnostique, notamment dans le développement tardif de l’apocalyptique. D’autre part, la gnose se caractérise par une connaissance des mystères divins révélés à une élite. Les esprits malveillants ou tout simplement mal-pensants s’empresseront de transposer ce mode de pensée à la misère dominatrice qui règne dans les sphères de la politique jusqu’à nos jours. L’histoire ne manque pas de « Grands Initiés » de sinistre mémoire.

Autrement, la vie est une prison dans laquelle l’âme tombe en se faisant chair. Le Salut ne peut venir que d’une Rédemption venant de l’au-delà. Les gnostiques se regroupent en communautés fermées dans lesquelles l’enseignement reçu élabore une mystique individualiste basée sur la méditation et l’ascétisme favorable à la contemplation de Dieu.

Le christianisme primitif : un double syncrétisme.

De toute évidence, le christianisme n’est pas un miracle christique ni un cheveu dans le houmous. Les spécialistes s’accordent sur le fait qu’il est un syncrétisme d’une puissance inédite. Le coup de pouce de Ponce Pilate avec son idée géniale de laisser crucifier le rabbin perturbateur compte pour beaucoup, car, sans crucifixion pas de résurrection. Ici, il n’est pas question de parier sur l’existence de Jésus ni sur sa nature divine ou charlatanesque. Mais tout simplement de comprendre la portée inouïe et catastrophique de l’action d’un groupuscule au moment de l’irruption d’un empire romain dominateur.

Comme tout syncrétisme, le christianisme opère une nouvelle synthèse des courants de son temps : Athènes + Jérusalem + Rome + Moyen-Orient. Nous affrontons une architecture idéologique centrée sur le bassin méditerranéen ce que les bonnes âmes appelleront le berceau de l’occident où plus modestement de l’humanité.

L’originalité du Christianisme repose sur la prédication d’un rabbin dont nous n’avons aucun écrit, un Socrate de l’autre rive. Ces disciples rapporteront ses paroles dont le corpus forment le NT comprenant les Évangiles et les écrits reconnus lors de la fixation du canon scriptural échelonnée sur plusieurs dizaines d’années et objet de luttes intenses (cf. aussi le Coran et les hâdith). L’oralité devient Écriture au moyen de la langue grecque dominant dans les milieux branchés de l’époque. Première dérive linguistique, la prédominance du verbe « être » en grec altère déjà le sens – que l’on pense au célèbre : « je suis ce que je suis » ou « je suis ce qui est ».

D’emblée, le Christianisme se place dans la filiation directe du judaïsme, pas de rejet des cellules-souches, même pathos monothéiste séculaire, mêmes mythes fondateurs, même références à des personnages et une généalogie tout aussi imaginaires. Certains thèmes sont simplement transformés, amplifiés à travers une nouvelle figure (ou figurant) Jésus, le Messie de l’eschatologie monothéiste. Christ traduit messie qui fut un pétard mouillé en son temps, déception qui secoua les communautés juives. Le Seigneur Jésus-Christ par sa mort suivi d’une résurrection attestée par les témoins oculaires scripturaux entre dans ce que nous avons évoqués dans la religion des mystères sans laquelle l’expansion du Christianisme aurait été impossible. Le merveilleux convient très bien aux esprits sensibles de tous les temps, hélas, nous le savons preuves à l’appui.

Certains théologiens parlent du judaïsme hellénisé, mais à coup sûr, le judéo-christianisme mérite son nom. En plus d’être un syncrétisme, la nouvelle religion s’appuie sur un recyclage complet des dispositifs reçus en héritage. Il ne s’agit pas encore d’une sécularisation, mais d’un culte de la personnalité à travers de nouveaux concepts : incarnation, foi qui remplace progressivement la Loi… Le syncrétisme judaïsant se double d’un syncrétisme hellénisant (stoïciens, Platon déjà évoqués). Paul établira de façon magistrale le pont entre les deux pôles, parfois contradictoires. Ses talents d’orateur et de propagandiste d’un Lénine élargiront les bases géographiques et ethniques du message christique.

Bultmann dans son opuscule « le christianisme primitif dans le cadre des religions antiques » (Petit Bibliothèque Payot N°131, 1969) analyse par le menu les multiples chevauchements idéologiques de l’époque.

Le christianisme primitif : Les grands transformations .

Le Christianisme forge ses outils conceptuels qui ébranleront le monde comme toutes les grandes innovations techniques, politiques ou religieuses. Son affirmation monothéiste et sa lutte contre les polythéismes lui attirent les foudres des maîtres de la Méditerranée et charment les foules en quête de certitude et lassées de la domination de l’Impérium. Comme en génétique, les aléas du croisement des gènes multiplient les variations : délice des théologiens et des historiens. Contentons-nous de quelques thèmes majeurs restituant la problématique de la violence dans son contexte, le risque majeur est d’interprété le passé à la mesure du présent en extrapolant un futur tout aussi mythique qu’un passé mal digéré. Le présentisme négateur de l’histoire qui ronge les intellectuels post-modernes et décoloniaux constitue le grand danger de notre époque, l’amnésie sert de cache-misère, mais surtout de plate-forme idéologique à une virologie qui cache mal ses origines dominatrices manipulées par des prédateurs embusqués. La nouvelle Domination avance et promeut le nouveau monde au multiculturalisme déjà dépassé vers une société transhumaniste alliée parfaite d’un capitalisme qui se libère avec ses affides (au sens ethnologique du terme, cf. Descola) des contingences : état, nation, institutions, peuple, religions, territorialités…

L’homme et le temps. Les premiers chrétiens baignent dans la jouvence du judaïsme, radicalement opposée à la tradition grecque. Ils ignorent l’opposition de l’esprit et de la matière et la vie comme « œuvre d’art ». Pour eux, l’essence de l’homme n’est pas le logos, la raison, l’esprit ni les idées, avatars platoniciens dont la transcendance ne tardera pas à séduire. Les premiers chrétiens voient dans la volonté l’essence de l’homme. On ne trouve pas encore chez eux de pensée significative sur l’origine de la connaissance du bien et du mal. Pour eux, pas de rationalisation, c’est la volonté qui est bonne ou mauvaise. « C’est du cœur », c’est-à-dire de la volonté que viennent les bonnes ou les mauvaises actions » rappelle Bultmann en citant Luc 6, 43-45. Ici, le logos ne participe pas à la maîtrise de la volonté. L’homme est sa propre volonté. Paul, comme toujours, a des mots percutants : « Je ne fais pas ce que veux, mais je fais ce que je hais » (Rom 7, 15-25). Ce qui explique le cri : « Misérable que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui m’entraine à la mort ». C’est une double rupture, le respect de la Loi et des prescriptions ne suffisent plus, et le logos ne rentre pas encore en substitut.

Ici, apparaît un premier trait fondamental du christianisme : la chair, sinon maudite, du moins lourdement taxée avec le corolaire de la transformation de la faute en mal, désobéissance radicalisée et révolte envers Dieu. Cette thématique liée à la volonté perdure, que l’on pense à la thèse de Paul Ricœur « Philosophie de la volonté (2vol, Points-Seuil) » qui comporte une réflexion majeure sur le mal, héritier naturel en cela de la Réforme. Du côté grec, l’homme surmonte le mal comme un degré de son développement, il tend vers le bien, vers la noblesse d’esprit à travers un perpétuel sens de l’effort via l’éducation. Base bien connue du progressisme dans sa version technologisée. Coté judéo-chrétien, le mal c’est le péché, la faute inscrite dans l’ADN qui implique des rapports altérés avec Dieu. L’homme nouveau nécessite le pardon du Créateur, l’homme juste est celui qui est absous. Toutefois, l’impuissance de la volonté est une caractéristique chrétienne comme l’énonce si bien Paul. Accomplissement de la Loi ne suivit plus, selon Paul, ce sont les efforts en vue de se glorifier de Dieu qui sont la source de tous les maux, péché d’orgueil, car l’homme ne peut vivre que de la grâce de Dieu.(1 Cor, 4, 7). La crucifixion brise l’orgueil humain, Paul ne cherche pas sa propre gloire « ailleurs que dans la croix du Christ par qui le monde est crucifié pour moi, comme moi je le suis pour le monde. (Gal. 6, 14). Quand l’homme prétend vivre de ses propres forces, il se ferme l’avenir promis dans l’A.T. C’est bien en renonçant à la gloire de l’orgueil qu’il s’ouvre véritablement à l’avenir, donc être sans cesse en chemin sans jamais atteindre de but (Phil. 3, 12). Même Paul conserve l’idée juive selon laquelle la gloire à venir compensera les souffrances du temps présent. Paul inocule une vision de la souffrance dont les germes fructifieront jusqu’à la caricature : mal = croix = souffrance. Les allusions mortifères et morbides pullulent dans la prose paulinienne. Il y a du Sader-Masoch chez Paul : la souffrance devient un don salutaire qui délivre l’homme du monde, du passé périssable et ouvre le chemin du supraterrestre. On retrouve toujours cette conception morbide dans les débats contemporains sur l’euthanasie, ou dans l’ expression « il faut s’ouvrir pour être belle ». « …c’est pourquoi j’accepte les maladies, les outrages, les détresses, les persécutions et les afflictions à cause du Christ. Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Cor. 12, 9). On trouve ici dans sa formule sans vergogne une banalité logique du monothéisme christianisé : A = C, c’est à dire A induit son Contraire. Retour d’un dualisme refoulé, mais sublimé. Bonjour les dégâts !!! Le dolorisme sera visible dans l’iconographie chrétienne à travers les siècles. Paul et ses épigones pervertissent le stoïcisme. Le « tout est permis » s’accompagne de « mais je ne me laisserai asservir par rien » (1 Cor. 6, 12). « Ne devenez point esclaves des hommes » (1 Cor. 7, 24) En résumé, il faut se faire esclave du Christ pour se libérer de l’esclavage de la chair vénale. Si Paul récuse un conformisme sociétal, il fonde le conformisme nécessaire et obligé celui de la Foi, l’impérialisme nouveau et bien connu des sorcières et autres refuzniks. Le stoïcien vivait dans et par le logos, le chrétien par la foi. Nous avons là les deux mamelles de notre civilisation, leur synthèse fera fortune.

Pour conclure, la mort du Christ par crucifixion, et, non de vieillesse comme un patriarche, fonde la nouvelle communauté, non plus d’un celle du Sinaï, mais celle générique de l’homme. L’eschatologie explose les frontières du territoire. Le sol devient empire (et des meilleurs), l’hellénisation introduit à la latinisation. Le peuple de Dieu prend l’allure d’un corps mystique dont les avatars s’appelleront : état, nation, royaume, empire, bref la domination par la territorialité infinie, donc déterritorialisée. La Genèse comme cadre historique de l’homme devient caduque : le Christ devient la nouvelle histoire et la fin de l’histoire, l’A.T se fait N.T.

Digression. La philosophie de l’histoire sous-jacente sera une sécularisation anthropocentrée et une trahison naturelle de sa cellule souche. L’introduction du logos dans la foi dénaturera le christianisme primitif comme nous le savons.

S’introduit ici, une autre notion-clé du christianisme : l’individualisme. Si comme l’affirme Paul, avec brio, « il n’y a ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme, ni femme », il n’y a que des individus équidistants en Christ, donc l’isolement absolu de l’homme devant Dieu. (Atomisation = Centralisation ou Concentration). Face au mal , au pardon et à la grâce, l’homme ne peut répondre qu’individuellement. Paul achève ce que Jérémie initia en son temps.

L’Homme dans le monde. La libération par rapport au passé, par distanciation progressive de l’A.T amorce une direction nouvelle : l’avenir. Bien évidemment, le changement de cap repose sur la boussole Christ dont l’aiguille dirige vers un lendemain hors sol.

La situation naturelle de l’homme dans la glèbe nécessite un rude coup de pied au « fondement [5] ». De l’héritage de la gnose, le chrétien constate son impuissance et la crainte dans lesquelles il végète. Il faut dire que le gourou (le messie) ne lésine pas : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes véritablement mes disciples ; vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libre » (Jean 8, 31). Notons déjà que c’est la parole qu’il faut croire, pas les actes ni même la réalité ; parole de gascon avant l’heure ou tout simplement croit celui qui veut croire. Première leçon du livre : la vérité pour les nuls (crédules ne fait pas recette) : prendre conscience que l’on est dans la mélasse, plus particulièrement que le juif respectueux de la loi se trompe. La lecture de la loi dans la synagogue voile la face et ne voit pas que le Christ abolit la loi. Les neurones du juif pratiquant sont endurcis et aveuglés par des siècles de servitude à une ancienne parole-promesse dont il est devenu l’esclave avec son lot de dominations, d’autorités ou de puissances diverses (Rom 8, 38). Paul le Grec évoque même « les archontes de ce siècle » (1 Cor 2, 6 ; 2 Cor. 4, 4). Ne rêvons pas, il ne s’agit pas de militer pour une an-arconchie. Simplement, le Maître change, il a maintenant un visage (Christ) et surtout un une extraterritorialité après un passage rédempteur dans le merdier co-créé avec son père et le souffle (Esprit). Paul utilise des arguments en béton : cette loi ne venait pas en direct de Dieu, mais des anges, prouve que les archontes mêmes éclairés peuvent se trompent, il a fallu l’incarnation pour que le vrai message arrive à bon port avec « accusé de réception » et une signature en croix de l’illettré. On sait que Paul ne reculait devant rien que l’on relise 1 Cor. 15, 47 et ss où l’on trouve l’admirable utilisation de la tautologie précédemment évoquée : « Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre ; le second est venu du ciel. Tel est le terrestre, tels sont aussi les célestes. Et, de même nous serons à l’image du céleste ». C’est le glèbeux qui fit le monde à son image, récipiendaire de la faute et de la mort.

Paul, le gnostique, injecte un virus, le vrai monde n’est pas celui que l’on croit. L’homme n’est pas celui qu’il croit être et ne peut pas le devenir par ses propres moyens. Le tout dans une sauce de culpabilité qui colle à la pilosité des barbus. En réalité, la chute implique la loi, seul le christianisme dépasse la loi par un changement de registre radical. Le péché entre dans le monde par la Création. Paul fait de la culpabilité un destin, elle est liée à la chair, à la loi, au péché et à la mort. Si bien que vivre sous la lettre de la loi produit des œuvres détestables et contestables. C’est toujours Paul qui livre le combat contre la loi, tout en reconnaissant dans Rom. 5, 20 que son contenu est saint et juste, mais qu’elle est une puissance funeste, car elle contient l’aiguillon de la mort qu’est le péché, renversement de l’argument il y a loi à cause du péché donc la loi contient le péché. Pas de solution autre que de sortir de cette loi. Paul tortille dans tous le sens les arguties. Si le monde est une création de Dieu reconnue, il est aussi une terre étrangère. La sortie de l’Égypte inaugura une libération, la sortie du monde vérolé sera la suivante, l’issue est dans le ciel (Phil. 3, 20), l’ici-bas est un transit (intestinal avant expulsion). Ce monde est irrémédiablement sous la domination des archontes, les bras armés de Satan. (1 Jean 5, 19) : « le monde entier est soumis à la puissance du malin ». Toutefois pour celui qui reconnaît la parole du crucifié, le monde est aussi son œuvre donc le Christ renouvelle le droit de propriété de l’homme sur la création « Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n’est à jeter qu’on accueille avec actions de grâce ». Ainsi le chrétien est « maître du monde » (plusieurs occurrences sur ce thème cf. Bultmann p. 212).