III - Zone d’alternatives en devenir
Serge Aumeunier
Article mis en ligne le 5 février 2021
dernière modification le 9 février 2021

« Dans les hangars, les granges, sous les bâches, nous bricolons un nouveau monde avec les débris de l’ancien ».

Les journalistes sont déstabilisés devant des opposants tous prénommés Camille, des « zadistes » préférant se déclarer « occupants » et leur expliquant que «  la ZAD ça ne se décrit pas, ça se vit  ».

Ça construit, ça construit, ça construit

Plutôt que des analyses globalisantes, qui ne feraient qu’appauvrir la biodiversité des individus et groupes, quelques témoignages et réflexions :

Sème ta ZAD

« Je me dis que je suis là pour vingt ans. Je me sens chez moi : j’ai fait la cabane, le jardin... Et quand tu plonges tes mains dans une terre, tu ne les retires pas comme ça ! Je ne peux pas imaginer un aéroport ici : c’est impensable que tout soit rasé, aplani, bétonné. Supprimer une région, sa gueule, ses gens, son histoire... hop ! rayés de la carte annexée au grand capital ! »

Les journées commencent dès 6 heures en écoutant les informations de ʻRadio-Klaxon

→ « Ça construit, ça construit, ça construit... des cabanes-palettes, des yourtes, des caravanes... et même des rêves de gosse, telle cette maisonnette sur pilotis au milieu de l’étang.

Cabane nautique

Un grand lieu de stockage de nourriture s’est organisé. Il est réapprovisionné par la générosité et la solidarité d’une foule très diverse. Des cantines sont installées autour de lieux collectifs, ʻLe Chat-Teigneʼ, ʻHors Contrôleʼ, ʻLes Fosses Noiresʼ... »

→ « Les journées commencent dès 6 heures en écoutant les informations de ʻRadio-Klaxonʼ qui squatte les ondes de ʻRadio Vinci autorouteʼ : ʻUne réunion sur les projets d’élevage est organisée cet après-midi à 17 heures à la Chat-Teigne. Il y a toujours cinq camions de gardes mobiles aux Ardillères...ʼ Des permanences médicales se tiennent régulièrement avec des médecins et des infirmiers, vu le nombre de blessés engendré par les forces militaro-démocratiques. Une équipe légale se relaie au téléphone et un pool d’avocats défend les personnes tombées dans le filet judiciaire. Et puis il y a les barricades, quand les savoir-faire et les matériaux agricoles rencontrent le savoir-faire militant, on obtient des réalisations impressionnantes. Elles ralentissent l’action policière et permettent aux soutiens extérieurs de venir en renfort. La barricade génère de l’enthousiasme car elle ne se réfère plus à une référence du passé (Commune de Paris, Mai 68) ou exotique (Oaxaca) : ici et maintenant nous vivons des circonstances historiques ».

Carte des communs

→ « L’organisation prend différentes formes : assemblées générales mensuelles, réunions des habitants (ʻréu des zabʼ) hebdomadaire, réunions par groupe de projet ou par groupe affinitaire, discussions autour d’une activité ou d’un repas. Le dissensus, la dispute, voire le conflit sont des ingrédients essentiels de la vie collective »

→ « J’ai participé à des rencontres de tous genres : réunions de comités, chantiers agricoles ou de construction, ateliers d’écriture... où le collectif était un appui et un moyen pour dépasser les possibilités individuelles. Des moments où on était confronté à toutes les remises en cause, sans hiérarchie : travail, économie, rapports de domination, violence, dépendance, consommation, création. J’ai assisté à des AG d’occupants, riches, souvent houleuses. Là on se prend les problèmes en pleine face et on doit s’en sortir sans intervention extérieure, trouver une autonomie individuelle et collective, composer avec les uns et les autres ».

→ « Cette expérience aura permis, à des jeunes et des moins jeunes ’en rupture avec le systèmeʼ, de sortir EN ACTES de ce cycle de mort qu’on nous impose pour seul horizon possible, de reconstruire collectivement un ’autre monde où trouvent place tous les mondesʼ, comme disent nos frères zapatistes ».

Des communs vers la Commune

Citons quelques-unes des réalisations, support des infrastructures de l’autonomie, qui ont permis à des individus et des groupes de vivre sur un territoire, hors de portée de l’État, en l’habitant, le cultivant, le défendant, et d’expérimenter des modalités de vie et d’organisation préfigurant une société basée sur l’autogestion et le partage :

jardins collectifs, « Le Gourbi » échange de produits « Made in ZAD » (pain, fromage, légumes, légumineuses, plantes médicinales, semences paysannes...), « Le Curcuma » (Collectif d’usure, réparation, casse et utilisation de matériel agricole), forge, atelier mécanique, épicerie à prix libre, brasserie, moulin et minoterie, boulangeries, « Abracadabois » (bois de chauffe, bois de construction, entretien forêt), « La Smala » pour les enfants, « La Noé verte » pour les repas partagés, « La Wardinière » pour réunions, sport, danse, concerts, « La Transfu » salle de réunion et base de stockage pour les médicaments, « La cagette des terres » réseau de ravitaillement des luttes du pays nantais, « L’ambaZADa » pour accueillir les luttes d’ici et d’ailleurs, bibliothèque du « Taslu », imprimerie pour tirer brochures et le journal hebdomadaire « Zad news », atelier cartographie, atelier sérigraphie, atelier écriture, université populaire, radio pirate, site internet, studio d’enregistrement...

Une caisse collective permet d’acheter des semences et du matériel, les rentrées d’argent provenant de la distribution à prix libre au non-marché et des événements.

Tous ces lieux d’activités et de rencontres permettent de créer du commun entre la multiplicité de visions. À l’« Assemblée des usages » se débattent les questions concernant l’agriculture, l’habitat, la circulation, les diverses activités. Le commun passe aussi par l’intensité des relations qui englobent aussi voisins, comités de soutien, réseaux de luttes venant sur la zone :

Carte Organisation

« Occuper, c’est se donner le temps nécessaire à toute élaboration d’une lutte à travers discussions, réflexions, débats et engueulades : ce n’est pas une demande tournée vers les dirigeants, c’est une affirmation de notre capacité à nous ».

« Pour tous, même si c’est pensé et exprimé très différemment, la ZAD est quelque chose de commun bien au-delà de ses habitants  ».

« On vit ici en permanence entre cette espèce d’urgence qu’on a de faire les choses, urgence liée aux risques d’expulsion et à la lutte en général, et l’envie et la nécessité de s’ancrer, s’investir et se projeter à long terme dans le territoire qu’on façonne au quotidien ».

« Il y a dans ce qui se trame à la ZAD quelque chose de la Commune de 1871 quand une irrépressible émotion collective saisit les habitants de Paris qui devinrent, derrière les barricades, les maîtres de leur vie quotidienne et de leur histoire, soulevant un immense espoir révolutionnaire ».